Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

16/11/11 à 13:35 - Mise à jour à 13:35

Stop au "court-termisme" !

Les notions de court et de long terme sont très importantes en économie, bien qu'il n'y ait pas de frontière claire marquant la séparation entre les deux concepts (J.M. Keynes disait par exemple qu'à long terme... nous sommes tous morts).

Stop au "court-termisme" !

© Isopix

Les notions de court et de long terme sont très importantes en économie, bien qu'il n'y ait pas de frontière claire marquant la séparation entre les deux concepts (J.M. Keynes disait par exemple qu'à long terme... nous sommes tous morts). Fondamentalement, les problèmes économiques de court ou long termes sont souvent très différents.

A court terme, le cycle économique prime, mais à long terme, c'est davantage la tendance, appelée aussi "croissance potentielle" qui prévaut. Par ailleurs, les effets d'une politique économique ne sont pas les mêmes à court ou long terme. Enfin, l'analyse et la prévision économique se basent également sur des techniques différentes selon qu'elles portent sur le court ou sur le long terme. Là où la prévision à court terme laisse la part belle au jugement de l'analyste et à son expérience, la prévision à long terme se fonde presque exclusivement sur des modèles macroéconomiques.

Tenir compte de ces deux notions est donc indispensable, afin de combiner les urgences du moment et une stratégie proactive face aux défis de demain ou d'après-demain. Malheureusement, force est de constater qu'aujourd'hui, la réflexion de court terme prime trop souvent : les sommets européens s'attachent à éteindre l'incendie du moment, sans que l'on sache vraiment vers où l'on va. En Belgique, le budget de 2012 se contentera de répondre à l'impératif de court terme de réduction du déficit. Mais y a-t-il réellement une vision de long terme ?

Causes et conséquences du "court-termisme"

Certes, les échéances du monde politique, à savoir les prochaines élections, sont en partie responsables de la gestion "court-termiste". Mais elles n'expliquent pas tout, puisque le court terme n'a pas toujours dicté les décisions politiques alors que de tous temps, des échéances électorales ont été proches. D'autres éléments jouent donc un rôle : les impératifs de communication par exemple, dans la mesure où une succession de petites annonces, à court terme, maintient le flux d'informations. Au contraire, une stratégie constante à long terme se marie assez mal avec la communication moderne.

Par ailleurs, le "court-termisme" ne se rencontre pas qu'au niveau de la décision politique. Les marchés financiers pratiquent de la sorte depuis longtemps. Cela pousse alors les dirigeants politiques des Etats dont le financement dépend des marchés financiers à raisonner de la même façon. Malheureusement, les conséquences de ce mode de gestion se feront sentir à court...comme à long terme. Récemment, Christine Lagarde et même George Soros mettaient en garde contre "une décennie perdue" pour l'Europe.

Lançons (enfin...) une stratégie de long terme

Sans minimiser la nécessiter de régler les problèmes du moment, s'attaquer aux défis d'après-demain paraît de plus en plus urgent, du moins si l'on désire maintenir notre niveau de vie et notre modèle social. L'urgence est d'autant plus importante que la crise économique, financière et institutionnelle qui se poursuit laissera des traces et affaiblit davantage nos économies face à ces défis.

Dans une récente carte blanche, un collègue académique appelait à la négociation d'un "Pacte de l'Age" au niveau belge, de manière à améliorer le taux d'emploi des plus âgés pour faire face au défi du vieillissement. Voilà l'exemple même d'une vraie réflexion de long terme. Afin d'englober d'autres défis, dont celui de la compétitivité, du redéploiement économique et de l'approvisionnement en énergie, pourquoi ne pas aller encore plus loin, en négociant un nouveau pacte social plus large visant d'abord à redéployer l'activité économique vers des secteurs porteurs et à doper l'emploi, tout en renforçant l'emploi des aînés.

Notre économie doit encore être capable de se donner une direction claire pour les 10 ou 20 prochaines années. Certes, il faudrait probablement que les syndicats prennent des risques en matière d'indexation des salaires, et que les entreprises se mouillent davantage en matière de formation. Mais notre prospérité est à ce prix. Au-delà de cette stratégie décidée au niveau politique et des partenaires sociaux, chacun de nous peut également adopter " sa " propre stratégie de long terme, dans la gestion de son entreprise ou de sa carrière ou encore dans son comportement de consommateur.

A défaut d'une telle stratégie, la poursuite du "court-termisme" mènera à ce que nous ne serons plus maîtres de la façon dont nous voulons faire face aux défis de demain. Les solutions plus radicales s'imposeront tout comme elles se sont déjà imposées en Grèce ou plus récemment en Italie. Engageons donc à très court terme, une réflexion sur l'évolution à long terme de l'économie belge.

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