Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

11/08/10 à 15:53 - Mise à jour à 15:53

Qui a mis l'économie belge dans cet état ?

Lorsqu'on prend du recul par rapport aux soubresauts de l'économie, force est de constater que la situation des finances publiques belges est inquiétante.

Qui a mis l'économie belge dans cet état ?

© Reuters

Lorsqu'on prend du recul par rapport aux soubresauts de l'économie, force est de constater que la situation des finances publiques belges est inquiétante. Tout a commencé à la fin des années 1970, lorsque nos gouvernants ont confondu une mutation structurelle de l'économie avec une péripétie de la conjoncture. Le choix fut alors fait de s'enferrer dans une politique de déficit public, en espérant un rapide retour de la croissance. On appliqua alors une désastreuse politique keynésienne qui suggérait que le déficit créerait le plein emploi. En 1980, le ministre du Budget de l'époque postula même, de manière très inspirée, que "le déficit est apparu tout seul, il disparaîtra de la même façon". On a les Démosthène que l'on peut.

La crise dura 25 ans. Au lieu d'y faire face avec lucidité, la Belgique se drogua d'un endettement public. Ce pervers empoisonnement fut, pendant longtemps, considéré anodin au motif qu'à l'époque, la dette publique était financée par l'épargne interne, c'est-à-dire détenue par des épargnants privés, belges. La dette n'était donc, en fait, que redistribution indirecte. Très régulièrement, quelques adeptes de Proudhon promouvaient d'ailleurs l'annulation de la dette, au motif que cela mettrait les comptes de l'Etat à l'équilibre. Il faudra attendre la discipline imposée par l'euro pour comprendre qu'une dette publique supérieure à 130 % du PNB relevait d'une totale absurdité.

Comment en étions-nous arrivés là ? La réponse à cette question est plurielle. Elle relève à la fois du réflexe cognitif et de la myopie stratégique.

En termes cognitifs, le royaume bute inlassablement sur la même pierre, en répétant le même schéma industriel d'après-guerre. Pendant très longtemps, la richesse de la Belgique a été fondée sur le transit de matières. La Wallonie a été bâtie sur le charbon et le fer tandis que la Flandre se déployait sur le port d'Anvers. Ce type d'économie fonctionnait lorsque le PNB était articulé sur les secteurs primaire et secondaire mais de nos jours, la richesse nationale est alimentée à concurrence de 70 % par les services, pour lesquels la protection géographique est faible. La Belgique ne s'est pas mise en ordre de marche pour cette économie nouvelle.

Myopie politique

Mais le pays a aussi souffert de myopie politique. L'Etat est devenu faible et la décision politique s'est fragmentée, conduisant à la difficulté d'exprimer et d'appliquer une vision. C'est ce qui explique l'absence de plan d'ensemble pour les grands équilibres socio-économiques. Pendant plusieurs décennies, nous nous sommes illusionnés d'un Etat-providence, selon une équation bismarckienne largement périmée. En même temps, l'Etat n'inspire plus la même confiance.

Aujourd'hui, le constat est amer. Comme d'autres pays, le Belgique est face à un endettement public dont la hauteur donne le vertige. Si on ajoute à la dette existante la valeur actualisée des engagements en matière de pensions et de soins de santé, on arrive à près de 18 mois de PNB. Contrairement aux années 1980, la dette n'est plus interne, mais externe. La dette belge reste d'ailleurs une excellente signature car les gouvernements Verhofstadt-Reynders ont rétabli une partie des paramètres économiques.

Pour résorber cet endettement, il faut dégager un surplus primaire suffisant, et surtout récurrent. Malheureusement, à politique inchangée, le déficit structurel s'élève à 2,7 % du PNB, selon le Conseil supérieur des finances (CSF/rapport de mars 2009), qui confirme que ce déficit ne provient pas de la crise financière. En janvier 2010, le même CSF soulignait que les dépenses de l'Etat sont insoutenables à moyen terme. D'ailleurs, il nous faudrait 25 ans et 5 % de surplus primaire, soit plus d'une génération de plomb, afin de revenir dans la balise du Traité de Maastricht. De surcroît, la Belgique n'aura plus beaucoup d'autonomie et suivra le mouvement européen. Au reste, en internationalisant sa dette, le royaume a échappé à ses forces collectivistes pour se placer sous la dépendance des marchés financiers.

Alors, de quoi demain sera-t-il fait ? Tout le monde a compris que l'impôt ne suffira pas à corriger l'endettement public, car cela étoufferait la croissance qu'il faut justement susciter. Il faut tout d'abord repenser à la croissance, seul moyen acceptable de digérer l'endettement public. Cela suppose de formuler un modèle de confiance et d'emploi pour les jeunes. Il faut aussi faire une lucide analyse du plan stratégique de la Belgique. Mais il faut également un grand débat citoyen sur le modèle social afin d'étançonner la répartition des revenus.

Quelle majorité ou génération va-t-elle imposer sa loi à quelle minorité ? Le chemin sera très étroit entre le libéralisme de l'économie de marché et le socialisme redistributif. Il y aura de fortes tensions politiques, qu'une conjoncture bienveillante avait permis de camoufler depuis 15 ans.

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