Yanis Varoufakis : "En Grèce, le mot réforme est un gros mot"

10/04/15 à 08:54 - Mise à jour à 08:54

Source: Trends-Tendances

Ce jeudi, le ministre grec des Finances débattait avec le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz. Les deux hommes étaient d'accord sur le fait que les problèmes structurels de l'Europe sont encore loin d'être résolus. Et qu'il fallait mobiliser les institutions européennes.

Yanis Varoufakis : "En Grèce, le mot réforme est un gros mot"

Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances et le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz. © EPA - YOAN VALAT

Ce jeudi, à l'invitation de l'INET (Institute for New Economic Thinking) et de l'OCDE, le prix "Nobel" d'économie Joseph Stiglitz a débattu à Paris avec le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis. A un moment où les négociations entre la Grèce et ses partenaires européens entrent dans une période cruciale, le grand argentier grec a expliqué les réformes qu'il voulait lancer. Il a réaffirmé qu'il ne voulait pas de "haircut" (une réduction unilatérale de la valeur de la dette) sur la dette, mais une réforme intelligente pour renforcer au final la solvabilité du pays et donc la valeur de sa dette pour les créanciers. Il a lancé un appel pour que l'on redéploie les institutions européennes afin qu'elles aident l'Europe à sortir de crise. "Il faut mobiliser l'abondante épargne privée afin qu'elle investisse, ce qui permettrait de créer des revenus et assurerait au final le remboursement des dettes publiques", dit Yanis Varoufakis.

Un exemple de redéploiement, explique-t-il, consisterait à mobiliser la Banque européenne d'investissement pour qu'elle finance un large programme d'investissement en émettant des obligations. Certes, la BEI craint qu'un trop important programme d'émission n'affaiblisse les conditions auxquelles elle peut emprunter. Mais il y a une autre institution, la Banque centrale européenne (BCE), qui a lancé un programme d'assouplissement quantitatif et recherche des titres à acquérir. Pourquoi la BCE n'achèterait pas les titres de la BEI ?

"C'est une belle idée", a déclaré Joseph Stiglitz, qui a déploré qu'aujourd'hui, l'Europe, en ne trouvant pas les solutions pour résoudre la crise, a poussé des millions de travailleurs au chômage et a détruit un important capital humain.

Sur les difficiles négociations au sein de l'Eurogroupe afin de trouver une solution sur la dette grecque, Yanis Varoufakis rappelle que son pays demande de se mettre autour de la table pour trouver un compromis. "Il y a les accords passés entre l'Europe et l'ancien gouvernement. C'est une réalité, dit-il. Mais il y a le résultat des élections, c'est une autre réalité".

Personne n'a réussi à dégager un tel surplus primaire

Pour le grand argentier, l'économie grecque doit être profondément réformée. Après cinq années de "consolidation budgétaire brutale", le niveau de l'économie grecque est toujours plus faible qu'avant la crise et les exportations sont stagnantes. "Il y a donc quelque chose qui ne va pas dans le programme qui a été mis en place", souligne Yanis Varoufakis. Il ajoute : "Le problème est qu'en Grèce, quand on prononce le mot de réforme, on a l'impression de dire un gros mot. Les gens pensent immédiatement : oh, ils vont couper ma pension. Et les chefs de petites entreprises : ils vont augmenter les taxes." Pour redonner du lustre au mot "réforme", il faut s'attaquer au problème de base de la Grèce et contrer les cas les plus graves d'évasion fiscale, de corruption,.... "Il faut donc, avec nos partenaires, définir les priorités dans la liste de réformes à accomplir, des réformes, souligne encore le ministre grec des Finances, qui doivent porter sur le moyen et le long terme".

L'autre problème à régler, c'est d'avoir un programme budgétaire qui fait sens, ajoute Yanis Varoufakis. S'obliger à dégager un surplus primaire (c'est-à-dire un surplus budgétaire hors charges d'intérêt) de 4,5% est impossible. Joseph Stiglitz abonde : "aucun pays n'a réussi à réaliser cet exploit".

"Nous devons discuter avec les autres membres de l'Eurozone de trois points, ajoute Yanis Varoufakis. Un, fixer un objectif de surplus primaire approprié. Et il souligne qu'il n'est pas question pour la Grèce de revenir à une période de déficit. Deux, parler d'un plan de relance des investissements. Il y a en Grèce aujourd'hui des entreprises bénéficiaires, tournées vers l'export, qui ne trouvent plus à se financer. Il faut permettre au pays d'émettre des obligations pour financer le secteur privé. Trois, avoir une discussion sérieuse sur la dette publique. "Il n'est pas question d'un haircut, affirme Varoufakis, mais d'une manière intelligente et rationnelle d'aborder le problème afin qu'au final la dette grecque soit, pour les créditeurs du pays, plus solide et donc ait plus de valeur".

La politique du déni

"Comment les institutions européennes ont pu imposer à la Grèce de dégager un surplus primaire de 4,5%, et comment la Grèce a-t-elle pu l'accepter ?", s'interroge Joseph Stiglitz.

"C'est la politique du déni, répond Yanis Varoufakis. La zone euro n'a pas jusqu'à présent officiellement accepté le fait que son design, la manière dont elle a été conçue, l'empêche de soutenir un choc financier important. C'est en ce sens que le cas grec est très intéressant". Après cinq ans, on n'a toujours pas résolu le problème des relations incestueuses entre les banques et l'état, où le risque des unes déteint sur les autres, et réciproquement.

"Je suis impressionné, ajoute Varoufakis, par la nature des conversations que nous avons en Europe. La crise est d'une telle ampleur que le vieux clivage gauche-droite n'a plus de sens, dit-il. D'un côté, nous avons ceux qui veulent regarder le problème de manière rationnelle, et qui voient bien que l'austérité sur une économie qui se contracte ne va pas résoudre les problèmes d'endettement et de relance. De l'autre, il y a des institutions qui refusent toujours de se rendre à la réalité".

En savoir plus sur:

Nos partenaires