Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas
Journaliste
Opinion

24/07/15 à 12:08 - Mise à jour à 12:08

Les quatre 'maladies' qui menacent de tuer la zone euro (et leurs remèdes)

L'inachèvement de la zone euro pourrait être mortel. De la flexibilité du marché du travail à la réalisation d'une véritable union bancaire, la zone euro se doit d'apporter des remèdes à quatre maladies de jeunesse, avant qu'il ne soit trop tard.

Les quatre 'maladies' qui menacent de tuer la zone euro (et leurs remèdes)

© Reuters

Le débat sur la crise grecque tourne souvent autour du problème de la responsabilité: celle des débiteurs à honorer leurs dettes, celle des créanciers à assumer le risque pris en prêtant, celle des hommes politiques à gouverner leurs pays sans promettre la lune, celle des membres de l'Europe à exprimer un minimum de solidarité... Il y a du vrai dans tout cela.

Toutefois, sauf aux Etats-Unis, on ne parle pas du problème de fond, à savoir les maux endémiques de la zone euro, qui ont conduit aujourd'hui la Grèce au bord du gouffre, mais probablement d'autres pays demain si aucun remède n'y est apporté.

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Dans sa configuration actuelle, la zone euro est un accélérateur de cataclysmes

Il faut d'abord partir d'un constat: les chocs sont inhérents à l'économie. La tâche de la politique économique est donc de bâtir un système qui ne les aggrave pas. Or, la zone euro, dans sa configuration actuelle, est un accélérateur de cataclysmes.

Pourquoi la Grèce n'est pas la Floride

Pour bien le comprendre, il suffit de la comparer aux Etats-Unis, autre zone où règne une monnaie unique (cela n'a d'ailleurs pas été sans mal: il a fallu près d'un siècle pour arriver au dollar).

Lorsque survient un choc asymétrique, touchant une partie de la zone, comme par exemple la crise du secteur automobile à Détroit ou l'éclatement d'une bulle immobilière en Floride, que se passe-t-il ? On assiste à une augmentation des faillites, à une hausse du chômage et à une baisse des revenus. Mais qu'observe-t-on ensuite ? Les Américains qui perdent leur emploi déménagent dans des zones où la santé économique est meilleure, et des transferts, parfois importants, se font aux bénéfices des Etats mis à mal. Lorsque la bulle immobilière a éclaté en 2008 en Floride, cet Etat a bénéficié de près de 40 milliards de dollars de transferts, indique par exemple le prix Nobel d'économie Paul Krugman (33 milliards sous forme de baisse de contribution à l'état fédéral et 7 milliards sous forme d'aides diverses versée par le budget fédéral: augmentation des allocations de chômage ou des "food stamps", les tickets d'alimentation).

Autrement dit, la zone monétaire des Etats-Unis présente deux caractéristiques essentielles qui font défaut à la zone euro: une grande mobilité d'emploi, et un système de transferts. C'est d'ailleurs ce que dit la théorie économique dite de la "zone monétaire optimale" (celle où il est bénéfique d'établir une monnaie unique) établie dans les années 60 (voir à ce sujet "Revenge of the optimum currency area", excellent article de Paul Krugman publié en 2012). Sans ces deux caractéristiques, il est difficile d'avoir une monnaie unique qui fonctionne.

Certes, en Europe, les pères fondateurs de l'euro avaient connaissance de ces failles. Mais, ils se disaient que justement, pour les combler, les Etats européens allaient devoir accélérer le projet de gouvernance économique (c'était l'idée nourrie par Jean-Claude Juncker, Philippe Maystadt ou Jacques Delors lors de la conférence intergouvernementale de 1994, prélude au traité de Maastricht). Toutefois, ce calcul politique s'est révélé erroné. Une majorité de pays, soucieux de conserver leur souveraineté, n'en n'ont pas voulu.

Comment les Etats deviennent insolvables

Toutefois, jusqu'à la crise de la zone euro, on ne savait pas à quel point ces failles étaient profondes. Les rigidités originelles de la zone euro ont en effet engendré deux autres maux que les pères fondateurs de l'euro n'imaginaient pas. On a vu apparaître une crise de liquidité, voire de solvabilité de certains états européens, et un cercle vicieux entre crise bancaire et crise des finances publiques.

La mécanique de la crise de liquidité a été décrite par Paul De Grauwe, quand, en 2011, il a expliqué dans un article sur la "fragile gouvernance de la zone euro" pourquoi le Royaume-Uni empruntait sur 10 ans à 2% alors que l'Espagne, dont l'état des finances publiques n'était pas pire, devait payer plus de 6%. L'explication réside dans l'absence d'un prêteur en dernier ressort du côté espagnol.

Pour comprendre la différence entre le Royaume-Uni et l'Espagne, imaginons un investisseur qui ne fait plus confiance au Royaume-Uni. Il détient des bonds d'état britanniques. S'il les vend, il détient des livres sterling qu'il doit réinvestir au Royaume-Uni, ou alors les vendre sur le marché des changes à d'autres qui veulent, eux, investir dans le pays. Si beaucoup d'investisseurs se débarrassent de livres sterling, la devise s'affaiblit, ce qui donne un coup de pouce aux entreprises exportatrices et à l'inflation (et l'inflation permet à l'Etat d'alléger le poids relatif de sa dette). Et si le Royaume-Uni ne trouve plus d'investisseurs privés pour acheter sa dette, il peut toujours se tourner vers la Banque d'Angleterre qui va jouer le rôle d'acquéreur en dernier ressort (ce qu'elle a d'ailleurs fait).

Rien de tel en zone euro: un état qui n'inspire plus confiance voit les investisseurs vendre sa dette. Ces investisseurs, avec ces euros, rachètent de la dette d'Etats jugés plus sûrs. C'est ce qu'on a vu en 2011, lorsque les investisseurs ont vendu massivement des dettes des états périphériques pour se reporter sur la dette allemande. Conséquence, les pays faibles ont du mal à trouver à se financer dans le marché. Et les Etats les plus faibles doivent supporter des taux d'intérêt de plus en plus élevés. Et la crise de liquidité se mue en crise de solvabilité, puisque cette charge de la dette pèse de plus en plus sur les finances publiques. Certes, la BCE a fait des progrès depuis 2011, mais elle ne joue pas encore complètement et naturellement le rôle de prêteur en dernier ressort (on le voit aujourd'hui en Grèce).

Les relations incestueuses entre banques et Etats

Ce n'est pas tout. La crise est en plus aggravée par ce cercle vicieux entre banques et finances publiques. Les banques européennes sont, traditionnellement, les plus gros créanciers des Etats. Si les obligations d'Etat vacillent, les portefeuilles bancaires subissent des pertes comptables qui rognent les fonds propres des banques, lesquelles doivent à un moment être recapitalisées, souvent par les Etats eux-mêmes. Ce qui aggrave la crise des finances publiques de ces Etats déjà fragiles obligés de sauver leurs banques. Leurs obligations d'Etat perdent donc encore un peu plus de valeurs, ce qui a un nouvel impact sur les banques.... Les déposants prennent peur et retirent leurs dépôts pour les mettre dans des banques logées dans des pays sûrs, ce qui accentue la crise bancaire. Une telle spirale infernale a été observée en Espagne ou en Grèce....

Pour contrer ces quatre maux, il existe des remèdes. Pour briser la spirale infernale banque/Etat, il faut une union bancaire achevée, avec un fonds commun européen de garantie bancaire. Pour éviter la crise de liquidité, il faut que la BCE soit prêteur sans limite en dernier ressort. Et puis, il faut accentuer la mobilité du travail au sein de la zone euro (elle ne sera jamais celle des Etats-Unis, mais on peut l'améliorer) et avoir un véritable système de transferts européens. Aujourd'hui, nous tentons de résoudre les problèmes de dettes et de transferts au cours de sommets européens qui ne se saisissent du sujet que lorsqu'il atteint des proportions gigantesques.

On le voit, à part une esquisse d'union bancaire, mais encore très éloignée de ce qu'elle devrait être, et à part une évolution du rôle de la BCE, mais qui est prisonnière de ses statuts, nous n'avons rien pour soigner les maladies de la zone euro: ni budget européen, ni mobilité du travail (ce qui suppose une harmonisation de la fiscalité et de la sécurité sociale), ni des statuts adaptés de la BCE, ni fonds européen de garantie des dépôts.

Est-ce que cela signifie que la zone euro est condamnée? Non. Mais cela veut dire qu'il faut se retrousser les manches et attaquer enfin de front ces problèmes avant qu'ils ne deviennent mortels. Or, ce débat de fonds sur les taux de la zone euro est davantage présent aux Etats-Unis qu'en Europe où l'on continue à se concentrer sur les qualités et les défauts des gouvernements grec et allemand. Il est temps de dépasser cette vision étriquée des problèmes.

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