Le Japon veut forcer ses employés à quitter le bureau plus souvent

28/05/15 à 09:55 - Mise à jour à 10:10

Un gouvernement qui serait contraint de prendre des mesures législatives pour forcer ses employés à quitter leur bureau plus souvent, la situation pourrait sembler cocasse. Pourtant, au Japon, il s'agit d'un problème on ne peut plus sérieux.

Le Japon veut forcer ses employés à quitter le bureau plus souvent

© reuters

Le gouvernement conservateur du Japon, sous la houlette de Shinzo Abe, a approuvé lundi une réforme inédite. Elle vise à autoriser les firmes du pays à supprimer le paiement des heures supplémentaires. Une mesure qui ne serait dans un premier temps applicable qu'aux hauts revenus - plus de 10,75 millions de yens par an, soit environ 80 000 euros. Le but recherché ? Pousser les Japonais à travailler moins.

16% des Japonais ne prennent pas de congés

Ce n'est pas la première fois qu'une telle initiative est annoncée. En février dernier, le gouvernement aspirait par exemple à instaurer une loi pour forcer les employés du pays à prendre au moins cinq jours de congé par an. La législation en vigueur prévoit pourtant dix jours de congé annuel, auxquels s'ajoute un jour par année d'ancienneté, jusqu'à atteindre un maximum de vingt. En moyenne, les Japonais bénéficieraient ainsi de dix-huit journées de congé payé annuelles. C'est un tout petit peu moins que les Européens, qui en ont de 20 à 25 environ. Le problème vient surtout du fait que les travailleurs du Pays du Soleil Levant ne profitent guère de ces droits. Ainsi, en 2013, le ministère du travail local estimait qu'ils ne s'autoriseraient en moyenne que neuf jours de congés par an. 16% n'en auraient pas pris un seul d'après La Tribune.

Ce comportement serait bien souvent lié à la réticence des patrons à octroyer des jours de repos. Même lorsque ces derniers sont prévus par la loi, les employés devraient systématiquement s'en justifier, ou passer par des procédures internes complexes qui les découragent. Une étude de l'Institut Japonais de la Formation du Travail met aussi en avant, pour deux tiers des interrogés, la certitude bien ancrée que de partir en vacances gênerait profondément ses collègues. La moitié d'entre eux estimerait d'ailleurs avoir bien trop de travail pour pouvoir se reposer.

Les congés ne sont pas le seul problème des travailleurs japonais. Selon La Tribune, ils seraient 22,3% à travailler au moins cinquante heures par semaine. C'est à peu de choses près le double de ce qu'on peut observer aux États-Unis. Ils seraient aussi très nombreux à accumuler plus d'une centaine d'heures supplémentaires par mois.

Combler la faiblesse de la productivité horaire

Certains expliquent que ces horaires permettent de pallier une productivité horaire assez faible, comme le prouvent les chiffres de l'OCDE. L'Organisation estime que chaque heure de travail, un Japonais ne produit que 62,5% des richesses produites par un Américain.

Cette charge de travail serait pourtant à l'origine d'un phénomène si répandu qu'il possède un nom : le "karoshi". Littéralement "mort par excès de travail". AVC, crise cardiaque ou suicide, ils seraient des centaines à succomber chaque année au surmenage. Officiellement, en 2013, on comptait 196 décès. Un chiffre que certains pensent largement en dessous de la réalité.

Interdire le paiement des heures supplémentaires pour 4% de la population, soit 1,85 million de personnes résoudra-t-il le problème ? Rien n'est moins sûr... Une telle décision, si elle est approuvée par le Parlement, pourrait au contraire augmenter le risque de burnout mortel. Il serait en effet difficile pour les employés de refuser de rester un peu plus tard le soir... même sans être payé. Ensuite, la loi envisagée soulève aussi quelques interrogations, notamment sur l'existence d'une clause qui permettrait aux employés de choisir entre l'ancien système de rémunération, au nombre d'heures donc, et un nouveau basé sur les performances. Le gouvernement espère ainsi convaincre les travailleurs qu'il n'est pas nécessaire de rester toute la nuit au bureau, tant que le travail est fait... Reste à savoir si les buts fixés par les patrons sont réellement atteignables en quarante heures hebdomadaires.

Perrine Signoret

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