Laitages sans lait, saucisses sans viande... Le goût amer de l'embargo en Russie

05/07/16 à 16:04 - Mise à jour à 16:04

Source: Afp

Comme une torche bien huilée, le fromage blanc se consume lentement dans la cuillère, croustillant et émettant une fumée grise: en Russie, qui a imposé un embargo sur les produits alimentaires européens, la composition de certains produits laitiers a de quoi surprendre.

Laitages sans lait, saucisses sans viande... Le goût amer de l'embargo en Russie

© Reuters

L'expérience, filmée à Saint-Pétersbourg et diffusée en juin par un site d'information local Fontanka.ru, a provoqué une onde de choc dans la société russe. Pour ses auteurs, qui ont procédé à des analyses, la conclusion est simple: certains produits laitiers en vente ne contiennent tout bonnement pas de lait et ne sont "bons que pour remplir des lampes à kérosène".

"Nous avons décidé de montrer que c'était un problème général", explique la journaliste de Fontanka.ru Venera Galeïeva, qui a effectué depuis plusieurs autres expériences sur les produits laitiers frelatés dans la deuxième ville de Russie.

"Le problème, ce n'est pas un producteur en particulier. Globalement, le problème, c'est que la Russie manque de lait", ajoute-t-elle. Et que les producteurs utilisent du coup des substituants, comme l'huile de palme.

Aujourd'hui, les produits laitiers fabriqués sans lait ou les saucisses sans viande préoccupent à la fois le gouvernement et les consommateurs russes, privés des produits occidentaux importés depuis la mise en place en août 2014 d'un embargo alimentaire.

Décrété en réponse aux sanctions économiques occidentales contre Moscou liées à la crise ukrainienne, cet embargo sur les importations agroalimentaires, notamment en provenance de l'UE, a été prolongé par Vladimir Poutine jusqu'à la fin 2017.

La Russie a justifié son embargo alimentaire entre autres par une volonté de développer son secteur agricole et son industrie agroalimentaire. Cette prolongation pour un an et demi d'un coup a été justifiée par le Premier ministre Dmitri Medvedev par la volonté de "créer des conditions confortables et prévisibles pour les agriculteurs russes".

Mais si la fermeture du marché russe pour le brie et le parmesan européens a favorisé le développement d'une industrie laitière nationale, la production du lait n'a pas augmenté. Certains producteurs sont donc obligés de faire preuve de créativité, en induisant souvent les consommateurs en erreur.

"Il y a un déficit du lait" en Russie, confirme Vadim Semikine de l'Institut pour les études du marché agricole, qui estime le manque à quelque huit millions de tonnes en 2015.

En même temps, l'importation de l'huile de palme a augmenté de 25% en 2015, et les producteurs laitiers l'utilisent largement pour substituer le lait, affirme-t-il.

Craie, savon, soude...

Un rapport du centre d'analyse auprès du gouvernement russe a constaté en avril une "baisse de qualité" des produits et "l'apparition des fromages frelatés" sur le marché russe.

Signe de l'ampleur du problème, l'agence sanitaire russe Rosselkhoznadzor a commencé cette année à publier sur son site une liste des "producteurs honnêtes" qui utilisent du lait et de la crème pour la fabrication de leurs produits laitiers.

Les autres producteurs utilisent toute sorte de substituants, de l'eau à "l'amidon, la craie, le savon, la soude ou encore la chaux" pour diluer et conserver le lait, a accusé la semaine dernière Rosselkhoznadzor.

"Plusieurs producteurs nationaux profitent que le marché ne soit pas concurrentiel et ne se pressent pas de fabriquer de bons produits", affirme Irina Tikhmianova, porte-parole de Roskontrol, une ONG de protection des consommateurs.

Dans 60% de 46 produits laitiers russes testés récemment par cette ONG, des substituts ont été découverts. Pour la viande, ce taux était encore plus élevé.

Même si les sondages récents montrent que la population se rend compte de la détérioration de la qualité des produits, beaucoup de Russes soutiennent toujours l'embargo alimentaire.

Ainsi, en juin, 40% des personnes interrogées par le centre indépendant Levada ont déclaré être contre la ré-autorisation des produits européens en Russie, alors qu'ils étaient 35% à exprimer cette opinion en mars 2015.

Pour Venera Galeïeva de Fontanka.ru, les Russes n'ont pas vraiment le choix. Leurs revenus ont fortement chuté ces deux dernières années en raison de l'inflation provoquée par les sanctions occidentales et l'effondrement des cours du pétrole

"Quand vous n'avez que 300 roubles (4,2 euros) pour nourrir votre famille pendant une semaine, vous n'êtes pas très exigeants", dit-elle.

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