La France a-t-elle vraiment provoqué la Grande Dépression ?

16/09/10 à 14:06 - Mise à jour à 14:06

Source: Trends-Tendances

Un économiste américain affirme, dans un article publié lundi dernier, que la crise économique mondiale du début des années 1930 est davantage due à la France qu'aux Etats-Unis. Décryptage.

La France a-t-elle vraiment provoqué la Grande Dépression ?

© Reuters

Les blogueurs américains ont été ravis d'apprendre la nouvelle : "Nous sommes peut-être responsables de la crise actuelle, mais pas de la Grande Dépression !", se réjouit Business Insider. "C'est la faute des mangeurs de fromage !", lit-on encore sur un site de finance.

Et pour cause, un économiste américain affirme dans un article de recherche publié lundi que la crise économique mondiale du début des années 1930 était davantage due à la France, qui s'est mise à accumuler des réserves d'or, qu'aux Etats-Unis.

L'intitulé de l'article de Douglas Irwin, La France a-t-elle provoqué la Grande Dépression ?, est certes polémique mais, dans son papier, l'économiste américain ne remet pas en cause la forte responsabilité de la Federal Reserve dans la crise des années 1930.

La responsabilité américaine

"L'histoire communément admise de la Grande Dépression commence d'habitude avec le resserrement de la politique monétaire de la Réserve fédérale en 1928", rappelle Douglas Irwin, un économiste de l'université de Dartmouth.

De fait, les Etats-Unis ont lancé "l'impulsion déflationniste" en augmentant leur taux d'intérêt pour attirer les réserves d'or, obligeant les autres pays à les imiter. Et lorsque la crise est survenue avec le krach boursier de 1929, la Fed n'a pas assoupli sa politique monétaire. Cette non-intervention de la banque centrale américaine a laissé le krach se transformer en récession puis en dépression.

"C'est d'ailleurs la leçon qui a été retenue aussi bien pendant les crises des années 1990 qu'après l'effondrement de Lehman Brothers en 2008, souligne l'historien Lyonel Kaufmann. Les banques centrales ont injecté massivement de l'argent public pour éviter la faillite en chaîne des banques et une crise de liquidité."

L'étalon-or, un régime monétaire dangereux

L'autre facteur généralement admis dans la crise est le régime de l'étalon-or. La principale crainte des économies européennes, au lendemain de la Première Guerre mondiale, est l'inflation. "Car, pendant la Première Guerre mondiale, le système étalon-or avait été suspendu et tous les pays avaient fait marcher la planche à billets pour financer les dépenses publiques", prolonge Dominique Plihon, professeur d'économie à l'université Paris Nord. C'est donc pour lutter contre l'inflation que certains pays, dont la France, décident de rétablir l'étalon-or.

En établissant une relation fixe entre le stock d'or détenu par la banque centrale et la masse monétaire, ce régime garantit en effet que la quantité de monnaie en circulation n'évolue pas trop vite, ce qui, dans la théorie monétariste, permet d'éviter l'inflation. De fait, "entre 1870 et 1914, ce système assure la stabilité des prix, même en temps de récession", constate Dominique Plihon.

La France rétablit donc l'étalon-or en 1926. Or, "en raison de la surévaluation de la livre par rapport au franc, la France est plus compétitive que le Royaume-Uni, et sa balance de paiement est largement excédentaire", précise Christian Bordes, professeur d'économie à l'université Paris I. Ce qui permet à la banque centrale française d'acheter de vastes réserves d'or. "Une situation qui n'est pas sans rappeler celle de la Chine, qui a ancré sa monnaie sur le billet vert et accumule des dollars afin de contenir l'inflation chez elle", fait remarquer l'économiste.

La France ne respecte pas les règles du jeu

Pour autant, cela "n'aurait pas été un problème pour l'économie mondiale, souligne l'économiste américain, si la France avait monétisé ces entrées d'or". Plutôt que de transformer l'or en monnaie susceptible de circuler, cependant, la France la stérilise pour éviter l'accroissement de la masse monétaire, privant le système de liquidités alors que l'activité commerciale se développe. "La France, comme les Etats-Unis, sont ainsi coupables de ne pas avoir respecté les règles implicites de l'étalon-or", résume Douglas Irwin.

La France aurait même "accumulé et stérilisé de l'or à un rythme plus soutenu et pendant plus longtemps que ne le faisaient les Etats-Unis", selon lui. Concrètement, cette stérilisation passe par une forte augmentation des exigences de taux de couverture : alors qu'en 1928, la banque centrale française doit détenir sous forme d'or 35 % de la monnaie en circulation, en 1930, elle doit en posséder 50 % et en 1932, 80 % !

Résultat, "la part de la France dans les réserves mondiales d'or bondit de 7 % en 1926 à 27 % en 1932, révèle Douglas Irwin. A ce moment-là, la France détient presque autant d'or que les Etats-Unis, alors que son économie est environ quatre fois plus petite."

Irwin évoque même une "pénurie artificielle" d'or provoquée par les deux Etats. "Le problème est que, dans un système étalon-or, le prix de l'or est fixe, relève Christian Bordes. Donc, si l'or se fait rare, le seul ajustement possible pour augmenter son prix relatif et de baisser le prix des biens." C'est pourquoi la chute spectaculaire, à partir de 1929, des prix dans les plus grandes économies peut être imputée en partie à la politique monétaire française.

En fin de compte, "la France est autant coupable que les Etats-Unis de ne pas avoir respecté les règles du jeu du système monétaire international", estime Christian Bordes. "Ce ne sont toutefois pas les seuls pays à avoir mené des politiques déflationnistes", nuance Dominique Plihon. L'Allemagne a elle aussi mené dès 1923 une politique violente de restriction budgétaire et de réduction de la masse monétaire. Le Royaume-Uni, à partir de 1925, a également tenté un retour à l'étalon-or et mené une politique déflationniste : "Les économies étant, à l'époque déjà, très ouvertes et interdépendantes, la déflation d'un pays s'exporte rapidement chez ses partenaires commerciaux via la baisse des importations."

Laura Raim, L'Expansion.com

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