Pieter Timmermans
Pieter Timmermans
Administrateur délégué de la FEB
Opinion

10/03/18 à 12:19 - Mise à jour à 12:19

Apprenez votre histoire, monsieur Trump !

L'histoire a montré que l'impact de mesures protectionnistes comme celles voulues par le président américain Donald Trump s'avérait désastreux, non seulement pour l'économie mondiale, mais aussi et surtout pour l'économie américaine, rappelle Pieter Timmermans (FEB).

Apprenez votre histoire, monsieur Trump !

© Reuters

Lors de la campagne électorale, Donald Trump s'était déjà prononcé en faveur de mesures protectionnistes en vue de renforcer l'économie américaine. Il joint désormais le geste à la parole en instaurant des taxes sur les importations d'acier et d'aluminium. Pour des raisons électorales et pour certains secteurs, cela peut sembler attrayant à court terme, mais l'histoire a montré que l'impact macroéconomique de telles mesures s'avérait désastreux: non seulement pour l'économie mondiale, mais aussi et surtout pour l'économie américaine elle-même. Il convient maintenant de faire bloc dans le cadre de l'Union européenne et de réagir fermement et proportionnellement, sans tomber dans une surenchère protectionniste.

Notre pays, en particulier, a beaucoup à perdre d'un retour à une politique commerciale mondiale placée sous le signe du protectionnisme. Un emploi belge sur six dépend des exportations et les flux commerciaux étrangers représentent 85% de notre PIB, soit près du double de la moyenne de la zone euro. Nous sommes par ailleurs de plus en plus dépendants des exportations vers des pays en dehors de l'Europe. Bien qu'il ne s'agisse que de 24% de nos exportations directes (dont les États-Unis, en tant que 5e partenaire commercial de notre pays, représentent 6%), leur importance réelle ne cesse de croître. L'on s'attend en outre à ce que 90% de la croissance mondiale soit réalisée, dans les décennies à venir, en dehors de l'Europe. Nous pouvons donc certainement nous passer d'un retour à un monde divisé par des barrières douanières bilatérales et autres barrières commerciales.

Et c'est pourtant vers cela que Donald Trump précipite le monde, de manière tout à fait délibérée. Il semble penser qu'une guerre commerciale internationale fonctionne comme une lutte pour des parts de marché entre deux entreprises concurrentes. Ce que gagne une entreprise, l'autre le perd : un jeu à somme nulle, autrement dit. Or le commerce international autorise que les entreprises d'un pays se spécialisent dans un faisceau d'activités où elles présentent des avantages comparatifs, permettant ainsi aux consommateurs et entreprises d'autres partenaires commerciaux d'acheter des biens et services de meilleure qualité et à un meilleur prix qu'ils n'auraient pu le faire dans leur propre pays (et inversement). Il en résulte des chaînes de valeur globales et intégrées, générant de grands gains de productivité et d'importantes situations gagnant-gagnant pour l'économie mondiale dans son ensemble et pour chaque pays individuel. Ainsi la majeure partie de la création de prospérité sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale peut-elle être attribuée à l'ouverture et l'intégration des marchés au commerce international.

Cela se produit systématiquement depuis 1947 dans le cadre multilatéral de l'OMC. Trump opte toutefois pour un discours unilatéral. Il entend examiner pays par pays si des exceptions aux taxes sur les importations d'acier et d'aluminium sont possibles et en a déjà exempté le Canada et le Mexique, dans l'espoir de les mener à une révision significative de l'ALENA. En d'autres termes, il tente de semer la discorde, convaincu que les États-Unis peuvent exercer leur droit du plus fort et décrocher de "meilleurs deals" avec des partenaires commerciaux individuels. Soit dit en passant, l'UE est tout sauf un danger pour la sécurité nationale américaine : une exception se justifie donc.

Résultat : tout le monde va y perdre. Les consommateurs américains vont voir leur pouvoir d'achat reculer en raison de la hausse des prix des biens importés ou produits sur le territoire national. La position concurrentielle des entreprises américaines qui achètent de l'acier ou de l'aluminium va s'affaiblir. D'autres entreprises américaines vont encore se heurter à de nouvelles barrières tarifaires qui seront érigées par d'autres blocs commerciaux, à titre de représailles.

Le pire, dans toute cette histoire, c'est que les États-Unis ont déjà emprunté cette voie catastrophique dans le passé. Après l'éclatement d'une bulle boursière et immobilière en octobre 1929 et la crise économique et financière qui en découla, deux sénateurs (Smoot et Hawley) ont en effet eu l'idée de protéger les secteurs industriels nationaux et le secteur agricole de la concurrence étrangère par l'augmentation sensible des taxes à l'importation. Le résultat fut désastreux pour l'économie mondiale et surtout pour l'économie américaine elle-même : le commerce mondial global a régressé de 66% entre 1929 et 1934. Entre 1929 et 1933, l'économie américaine a reculé de 27%, entraînant avec elle un chômage de masse, la pauvreté et même la famine. Nul doute que Gary Cohn, l'ancien haut conseiller de Trump, connaissait très bien l'histoire économique de son pays et n'adhérait pas aux mesures allant dans ce sens.

Si l'Europe devait se voir touchée par ces mesures, la FEB soutient une action ferme, mais aussi proportionnée de la Commission, conformément au droit de l'OMC, en vue de défendre les intérêts des industries belges et européennes concernées. Nous appelons les autorités européennes et américaines à ne pas se laisser aller à une surenchère. Ce n'est pas parce que les États-Unis adoptent une mesure qui impose à leurs consommateurs et leurs entreprises des biens et services plus chers que l'Europe doit suivre la même voie : à court terme, les prix de l'acier aux États-Unis vont en effet augmenter et les prix pour les entreprises-clients et les consommateurs américains vont faire de même.

Il peut sembler intelligent dans un premier temps de menacer d'instaurer des taxes sur les importations de produits américains symboliques, comme les jeans, les cosmétiques, le whisky et les Harley-Davidson, mais ce serait principalement au détriment de nos propres citoyens et entreprises, et cela signifierait surtout que nous entrerions dans le jeu malsain et destructeur de Trump. Or dans cette histoire, il n'y a pas de gagnants, que des perdants.

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