Angela Merkel a-t-elle été achetée par BMW?

17/10/13 à 07:43 - Mise à jour à 07:42

Source: Trends-Tendances

Un jour après le blocage initié par l'Allemagne du vote d'une directive défavorable aux constructeurs automobiles allemands, le parti de la chancelière reçoit un don de 690.000 euros des actionnaires de BMW. Un cas de corruption?

Angela Merkel a-t-elle été achetée par BMW?

© Reuters

L'automobile allemande s'est-elle "offerte" la chancelière allemande afin que celle-ci fasse bloquer une directive européenne qui lui est très défavorable? En ce début de semaine, le télescopage de deux annonces pourrait le laisser à penser.

Lundi soir, les ministres de l'environnement de l'Union européenne ont repoussé pour la deuxième fois consécutive et "grâce" aux efforts de l'Allemagne, le projet de directive qui limite le niveau des émissions de CO2 des automobiles et pénalise les grosses cylindrées. Puis, le lendemain, on apprenait que trois membres de la famille Quandt, qui possède près de 47% du capital de BMW, venaient de verser 690.000 euros de dons au parti de la chancelière...

Une coïncidence fâcheuse qui a immédiatement provoqué un tollé en Allemagne. Les partis d'opposition, le SPD, les Verts et Die Linke, se sont empressés de dénoncer un inadmissible mélange des genres. "La famille Quandt achète la politique environnementale de Merkel", a tancé via Twitter Jürgen Trittin, ancien ministre de l'Environnement sous Gerhard Schröder et figure historique des écologistes allemands. Bernd Riexinger, co-président de Die Linke, estime que c'est un cas pour la justice: "le moment du don montre que ce n'est pas seulement un parti qui a été acheté mais aussi une loi. Un soupçon de corruption plane sur cette affaire et le parquet général se doit d'enquêter", a-t-il estimé.

"Une preuve de reconnaissance"

De son côté, l'ONG Transparency International en a appelé au Président de la République fédérale Joachim Gauck afin qu'il lance une initiative visant à limiter les dons des entreprises aux partis politiques à un maximum de 50.000 à 100.000 euros par an. "Sur un plan purement légal, il n'y a rien à redire. Mais tout ceci a quand même un drôle d'arrière-gout", reconnaît le constitutionnaliste Herbert von Arnim. La CDU et la famille Quandt réfutent catégoriquement. Dans un communiqué, le parti d'Angela Merkel explique que la famille Quandt soutient la CDU depuis des années, indépendamment de toute décision politique. Quant à la famille Quandt, son porte-parole a précisé que ce don exceptionnellement élevé et dont le versement a été annoncé dès le début 2013, était avant tout "une preuve de reconnaissance, eu égard à la manière dont Mme Merkel a brillamment conduit le pays pendant la crise de l'Euro".

Les commentateurs de la presse conservatrice, enfin, n'ont pas manqué de rappeler que des constructeurs automobiles comme BMW ou Daimler distribuent chaque année des centaines de milliers d'euros à droite autant qu'à gauche. Mais jamais dans la proportion du don des Quandt, il est vrai.

En Allemagne, les lobbys économiques ont un poids considérable

Vu de l'étranger, cette affaire permet en tout cas de mieux appréhender la formidable implantation des lobbys économiques allemands dans le monde politique. Car à l'origine, le projet de directive sur les émissions de CO2 a été élaboré sous la houlette du député européen Thomas Ulmer, membre de la ... CDU ! Voté en avril 2013 par le Parlement européen, le projet prévoit que le niveau acceptable d'émissions de CO2 passera de 130 g de CO2 /km actuellement à 95 g en 2020. Au-delà de cette limite, les constructeurs devront s'acquitter d'une taxe importante. Si la directive était votée telle quelle, les constructeurs allemands et leurs grosses cylindrées verraient alors le prix de leur voiture singulièrement augmenter.

Entre le mois d'avril et le premier vote du mois de juin, le lobby de l'automobile allemande s'est donc mis en branle pour bloquer le projet. A sa tête, on trouve Matthias Wissmann, président de la fédération allemande de l'automobile, ex-ministre du transport d'Helmut Kohl et, lui aussi, membre de la CDU. Pour faire entendre son avis, ce puissant lobby n'a même pas eu à frapper à la porte de la chancellerie fédérale. En effet, il est déjà dans la place en la personne du secrétaire d'Etat Eckard von Klaeden.

Comme on le sait depuis l'été, celui-ci deviendra le lobbyiste en chef de Daimler à partir de 2014. Par ailleurs, en quatre ans, les journalistes du quotidien économique Handelsblatt ont recensé près de 65 rencontres entre Angela Merkel et les patrons de l'automobile. Toutes choses qui expliquent donc la volte-face de la chancelière qui n'a pas grand-chose à refuser aux dirigeants d'un secteur qui emploie 740.000 salariés pour un chiffre d'affaires 2012 de 280 milliards d'euros.

Les politiques vont pantoufler dans l'industrie

Que la chancelière allemande revendique haut et fort le droit et le devoir de défendre ses industriels est légitime. Mais la liste des hommes politiques allemands de premier plan partis pantoufler dans l'industrie automobile, l'énergie, la chimie, le BTP ou l'industrie pharmaceutique est bien longue. Tout aussi longue que la liste des dons des entreprises aux grands partis politiques.
Pendant de longues années, les fabricants de cigarettes ont ainsi arrosé les partis politiques allemands et, grâce à eux, ont réussi à repousser pendant quatorze ans le vote de la directive européenne limitant la publicité sur le tabac. En son temps, le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, qui travaille aujourd'hui pour le gazier russe Gazprom, a lui aussi défendu la loi Volkswagen et bloqué des normes trop restrictives pour les émissions de CO2. Il y a gagné le surnom de "Auto-Kanzler".

Enfin, le dernier grand cas de collusion remonte à 2009 avec "l'affaire Mövenpick". Quelques mois après être arrivé au gouvernement, le parti libéral a fait voter une baisse de la TVA sur l'hôtellerie qui est aussi ... le premier donateur du parti libéral. Dans ce contexte, la "reconnaissance" exprimée à Mme Merkel par la famille Quandt a effectivement un drôle de goût. Car, comme le rappelle le professeur de droit Martin Morlok : "une entreprise ne fait jamais de don, elle investit".

Par Thomas Schnee, Berlin

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