Guy Legrand
Opinion

22/08/14 à 10:33 - Mise à jour à 10:32

On ne fait pas boire un âne...

C'est dans moins d'un mois que la Banque centrale européenne (BCE) lancera la première tranche de ses nouvelles opérations de refinancement à long terme des banques, et plusieurs analystes y sont allés de leurs commentaires ces derniers jours.

Petit rappel des épisodes précédents. En décembre 2011, Mario Draghi, fraîchement assis dans le fauteuil de président de la BCE, frappait un grand coup, annonçant que l'institution de Francfort allait prêter aux banques pour une durée jamais vue de trois ans ! Il s'agit de LTRO (long term refinancing operations). Il faut savoir que, traditionnellement, une banque centrale ne prête pour l'essentiel aux banques commerciales qu'à court terme, soit deux semaines par exemple. La BCE avait innové, en réponse à la crise de 2008, avec des prêts à un an. Mais trois ans, c'était une révolution ! Il est vrai que le secteur bancaire européen était à nouveau sous forte pression en automne 2011, rappelant fâcheusement la situation qui prévalait trois ans plus tôt.

Ce fut un succès... et un échec : les banques empruntèrent plus de 1.000 milliards d'euros, mais pour les investir en obligations de leur Etat, non pour les injecter dans l'économie en consentant du crédit aux entreprises et aux particuliers. C'est ce que la BCE veut éviter cette fois, en conditionnant ces prêts aux crédits octroyés par les banques (hors logement), à hauteur de 7 % du total. Les LTRO de septembre et décembre prochains seront donc ciblées, targeted en anglais, d'où l'acronyme T-LTRO. La BCE offrira un maximum de 400 milliards à un taux annuel de 0,25 % à peine. Six autres opérations du genre interviendront ensuite en 2015 et 2016, les montants prêtés aux banques étant cette fois proportionnels à l'accroissement net des crédits qu'elles auront consentis. Ceci pourrait porter le total à 850 milliards, a estimé Mario Draghi, qui a qualifié les T-LTRO de "très, très attrayantes", et affirmé qu'elles devraient conduire à une "expansion significative du crédit". Est-ce réaliste ? Les avis sont partagés.

Nul ne conteste l'utilité de donner un (gros) coup de pouce à l'économie européenne. Quand le programme fut annoncé en juin, l'Union venait de connaître une croissance de 0,2 % au premier trimestre. On sait depuis la semaine dernière qu'elle est revenue à 0 % au second. Le scepticisme affiché quant aux conséquences de l'opération se fonde sur deux éléments. Le premier est purement technique ; c'est la sanction. Si les banques ne respectent pas leurs obligations en matière de crédit, elles devront rembourser après deux ans. Mais emprunter à 0,25 % pendant deux ans, c'est déjà une aubaine pour les banques plus faibles, soit surtout celles du Sud, qui ne peuvent espérer un tel taux sur le marché. La sanction n'en est donc pas une. Peut-être le raisonnement est-il toutefois un peu retors...

L'autre élément est plus fondamental : on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif, rappelle l'adage, et lui offrir le barrage de la Gileppe ne sert à rien. Or, si l'encours du crédit aux entreprises a chuté de 561 milliards d'euros depuis 2009 dans l'Union (mais pas en Belgique), comme l'a calculé la banque britannique RBS, c'est aussi, voire surtout, parce que la demande s'est nettement contractée.

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L'opération T-LTRO du 18 septembre constituera donc un test important. En cas de demande faible, la BCE devra d'urgence dégainer d'autres armes.

L'opération T-LTRO du 18 septembre constituera donc un test important. En cas de demande faible, la BCE devra d'urgence dégainer d'autres armes. Elle a déjà annoncé préparer le rachat de créances d'entreprises, mais pourra-t-elle vraiment s'abstenir de racheter des obligations souveraines, comme l'ont fait les banques centrales américaine et britannique ? Avec des résultats apparemment probants. La Grande-Bretagne a encore fait des étincelles au deuxième trimestre, avec une croissance de 0,8 %. Elle arrive dès lors à 3,2 % sur 12 mois, contre 0,7 % pour l'ensemble de l'Union. Peut-on vraiment imaginer que ceci ne soit pas, au moins en partie, la conséquence de cela ?

GUY LEGRAND

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