Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas
Journaliste
Opinion

17/04/14 à 10:37 - Mise à jour à 10:37

"Nous avons peur"

"Nous avons peur." On se souvient du cri de Paul-Henri Spaak à la tribune de l'ONU. Il est repris aujourd'hui par les grands investisseurs mondiaux. Pourquoi les entreprises n'investissent plus ? Voilà la question qui fait frissonner ceux qui ont des milliards à gérer.

Voici quelques jours, Laurence D. Finck, le patron de BlackRock, principal gestionnaire d'actifs au monde, s'est fendu d'une lettre auprès de grands groupes européens et américains. Parmi les destinataires, il y a "quelques entreprises belges", précise le gestionnaire. Laurence D. Finck dit en substance : "Après la crise financière, bon nombre d'entreprises n'ont pas osé investir dans leur croissance future et cela nous préoccupe". Il n'a pas tort : les entreprises dépensent désormais leur argent en payant des dividendes ou en investissant... dans leur propre société. L'an dernier, aux USA, elles ont autorisé pour plus de 600 milliards de dollars de rachats d'actions, un record.

La crainte du patron de BlackRock est d'ailleurs largement partagée. Lors de sa dernière enquête auprès des grands gestionnaires de fonds, Merrill Lynch posait la question : "que voudriez-vous que les entreprises fassent de leur cash-flow ?". Cinquante-sept pour cent de ces grands investisseurs ont répondu : "augmenter les dépenses en capital". Autrement dit, investir. Ils n'étaient que 40 % voici deux ans.

Mohamed El-Erian, l'ancien CEO de Pimco, principal fonds obligataire du monde, avance quatre explications à cette panne de l'investissement. Un : les entreprises sont tétanisées par une relance encore trop molle. Deux : la locomotive chinoise réduit sa vitesse. Trois : on manque de visibilité au sujet des réformes structurelles qui doivent être prises en Europe et aux Etats-Unis. Et quatre : le risque semble démultiplié par le fait que, désormais, ce qui rapporte de l'argent n'est pas une hypothétique innovation mise au point après des années de recherche, mais une "killer application". "De nombreuses entreprises, moins convaincues que les innovations classiques génèrent des retombées considérables, finissent par investir globalement moins qu'avant", observe Mohamed El-Erian.

Hésitations à lancer de nouvelles activités, trésoreries confortables, faibles taux d'intérêt... tout cela est très favorable aux opérations de fusions et acquisitions, fait observer Peter Vanden Houte, économiste en chef d'ING Belgique, qui renvoie par exemple au mariage que viennent d'annoncer les cimentiers Lafarge et Holcim. Mais si ce contexte réjouit la Bourse et les actionnaires, il est porteur de mauvais gènes.

L'exemple d'Apple est éclairant. Le géant américain, qui a aligné un nombre impressionnant de "killer apps", est assis sur une montagne de cash qu'il n'emploie pas. Ce trésor de guerre est logé en dehors des Etats-Unis et Apple ne veut pas le rapatrier car le groupe payerait - horreur - des impôts. Apple emprunte donc, pour pouvoir verser un dividende et financer un vaste programme de rachat d'actions.

Ce comportement, qui est celui de beaucoup d'autres groupes internationaux, pose problème. D'abord parce que c'est un aveu d'échec. L'entreprise estime qu'il vaut mieux retourner l'argent aux actionnaires plutôt que d'investir dans de nouveaux produits. Ensuite, parce que cette politique est risquée. L'agence de notation S&P observe que ces trois dernières années, le cash détenu par les grands groupes américains est certes passé de 204 à 1.230 milliards de dollars, mais en même temps, leur dette a explosé de 748 à 4.000 milliards. Une dette est contractée en partie pour rémunérer les actionnaires. Emprunter n'est pas dangereux quand les taux sont bas. Mais quid s'ils viennent à monter ? Aujourd'hui, cette maladie du sommeil qui ronge l'économie mondiale fait donc peur aux grands investisseurs. Avec raison, car elle hypothèque la croissance, la création d'emploi et donc les moyens de défendre notre modèle économique et social. Qui actionnera le réveil ?

PIERRE-HENRI THOMAS

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