Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

07/02/12 à 00:00 - Mise à jour à 00:00

Les fonctions monétaires

Les fonctions principales de la monnaie sont connues : c'est un étalon de mesure des échanges et une unité de compte. Elle possède un rôle transactionnel puisqu'elle permet de remplacer le troc des biens et des services par une marchandise intermédiaire, un "super-objet", à savoir la monnaie elle-même.

Les fonctions monétaires

© Reuters

Dans cette perspective, elle mesure l'utilité du temps consacré à la fabrication d'un bien ou à la production d'un service. Mais ce n'est pas tout : elle sert aussi d'instrument de thésaurisation. En conservant une quantité de monnaie, on diffère sa consommation dans le temps. En effet, la monnaie épargnée sert principalement à couvrir d'éventuelles dépenses futures.

La monnaie s'est imposée au rythme de la division du travail, c'est-à-dire lorsque le troc ne permettait plus d'assurer un fonctionnement des communautés marchandes. Au cours de l'histoire, elle a revêtu de nombreuses formes. A l'origine, elle était un bien consommé (un animal, par exemple) pour devenir progressivement un bien non consommable. Progressivement, son monopole a été capturé par les pouvoirs publics, car la monnaie est un des attributs de l'autorité et permet de payer l'impôt. Les droits de lever l'impôt et de battre monnaie correspondent d'ailleurs aux deux privilèges régaliens.

Au fil de l'histoire, la monnaie est devenue fiduciaire (c'est-à-dire fondée sur la confiance) et scripturale (transmissible par des écritures manuelles ou informatiques). Aujourd'hui, la monnaie est au mieux un bout de papier et au pire des électrons qui apparaissent épisodiquement sur l'écran d'un ordinateur. Elle n'est plus gagée par des métaux précieux, comme c'était le cas dans le cadre des cours de change fixes de l'étalon-or du système de Bretton Woods, abandonné en 1971.

La monnaie n'a donc plus de valeur mais se limite à la représenter. Comment est-il dès lors possible de réconcilier le manque de substance intrinsèque de la monnaie avec la valeur qu'on lui attribue ? Il faut que quelque chose garantisse la monnaie tout en lui étant supérieur. Or, quel est ce "quelque chose" ? C'est la confiance. Tout se passe donc comme si la monnaie était garantie par des unités "psychiques" de confiance individuelle qui, assemblées collectivement, assurent sa pérennité. La question est alors de savoir en quoi la confiance doit se placer. C'est à ce niveau que le raisonnement tourne court : il faut que la monnaie soit garantie par la confiance en... les institutions qui émettent la monnaie.

En d'autres termes, la substance de la monnaie est indéfinissable, puisqu'elle est garantie par elle-même. C'est un concept en suspension car il faut une réciprocité de la qualité de la confiance et de la quantité de monnaie. On pourrait même avancer que la monnaie est un artéfact, c'est-à-dire un phénomène créé de toutes pièces, dépourvu de toute signification théorique. En même temps, c'est un phénomène plus ou moins conscient d'adhésion forcée puisque son cours légal est imposé par les Etats.

L'économiste français Jean-Baptiste Say énonçait que "la monnaie est un voile" portant sans doute sur la crédibilité des Etats qui la frappent et sur la santé des échanges commerciaux. Aujourd'hui, on pourrait avancer que la discipline "morale" de la Banque centrale européenne garantit la pérennité de l'euro. Cela signifie que l'indépendance des autorités monétaires investit ses dirigeants d'une conservation de la confiance associée aux signes monétaires.

Certains croient que la monnaie est synonyme de protection contre les aléas de la vie, mais c'est bien naïf : la fortune est fragile. La plus grave erreur en économie est de croire que les agencements monétaires sont irréversibles. Or ils ne le sont jamais : l'histoire fourmille de monnaies devenues caduques. Une monnaie ne domestique jamais une communauté et on ne la postule pas par autorité. On ne peut pas non plus imposer un étalon monétaire inadapté à une population qui le réfute. C'est sans doute le véritable avertissement que véhicule la monnaie.

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