Guy Legrand
Opinion

29/03/13 à 09:40 - Mise à jour à 09:40

Les banques chypriotes étaient les plus vertueuses !

On glosera encore longtemps sur la crise des banques chypriotes et la manière dont l'Europe a traité la question. Vouloir ponctionner les comptes bancaires affichant un solde inférieur aux fameux 100.000 euros garantis partout dans l'Union constituait assurément une bévue sans nom.

L'Europe aurait dû s'opposer formellement à cette décision du gouvernement chypriote, soucieux de ne pas viser trop ostensiblement les (riches) clients russes de ses banques. Contrairement à ce qu'on a pu lire sur les pancartes brandies dans les rues de Nicosie, l'Union européenne s'est rendue coupable de... trop peu d'ingérence. Un comble !

Maladresse aussi lundi dernier, quand le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem laisse entendre que la solution finalement trouvée pour sauver les banques chypriotes pourrait s'appliquer à d'autres pays. Guillerettes en matinée, les Bourses européennes s'enfoncent aussitôt dans le rouge ! En réalité, le fraîchement émoulu président de l'Eurogroupe (nom donné à la réunion mensuelle des ministres des Finances de la zone euro) ne s'est pas exprimé de manière aussi directe, mais il était trop facile, et donc tentant, de résumer ses propos de la sorte. Or, si le nouveau plan d'aide à Nicosie vise prioritairement l'assainissement des banques, notamment par le démantèlement de la Laiki Bank, il se traduira bel et bien par de lourdes pertes pour les clients affichant plus de 100.000 euros sur leurs comptes. De quoi ébranler la confiance dans d'autres pays dont les banques restent fragiles, tels que l'Espagne et l'Italie.

Mais pourquoi donc s'acharne-t-on soudain sur les clients des banques, une nouveauté à première vue fort choquante ? L'explication est double. D'abord, l'Europe a décidé l'an dernier que l'argent des contribuables européens ne serait à l'avenir plus seul à être mis à contribution. Quand il faudra sauver des banques, leurs créanciers devront eux aussi passer à la caisse, notamment les investisseurs ayant acheté les obligations émises par ces banques. C'est le modèle du bail-in, ou sauvetage de l'intérieur, par opposition au bail-out. Cette nouvelle approche s'est spectaculairement concrétisée le mois dernier avec le sauvetage de SNS Reaal aux Pays-Bas et la liquidation de l'Anglo Irish Bank, opérations dans lesquelles les créanciers obligataires ont perdu des milliards d'euros.

Le second élément d'explication est le bilan très atypique des banques chypriotes : elles n'ont quasiment pas de dettes obligataires, pas plus qu'elles ne font appel au marché interbancaire : les dépôts des clients représentent plus de 90 % de leur financement ! Ici, les créanciers devant passer à la caisse sont dès lors les clients. Navrant mais logique. Beaucoup estimeront toutefois que la morale est sauve quand on ne ponctionne que les gros dépôts dans ce pays ayant attiré les capitaux par privilèges fiscaux, voire blanchiment d'argent.

Les banques chypriotes ont donc pénalisé leurs clients sans le vouloir. Peut-on le leur reprocher ? Certainement pas ! Souvenons-nous de l'année 2008. Pourquoi tant de banques menacent-elles alors de faire la culbute ? Parce qu'elles n'arrivent plus à se financer sur ce marché interbancaire (c'est-à-dire auprès de leurs consoeurs) dont elles dépendent trop. C'est le grand retour vers les dépôts de clients, un financement beaucoup plus sage. Conclusion : de ce point de vue, les banques chypriotes étaient les plus vertueuses d'Europe ! Las, elles se sont également adonnées à quelques vices : rémunération excessive de ces dépôts et placements trop risqués pour ces capitaux pléthoriques. Une course effrénée à la vertu peut donc mener au vice. Etonnant paradoxe d'une crise chypriote décidément pas comme les autres.

GUY LEGRAND

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