Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

19/05/10 à 13:16 - Mise à jour à 13:16

Le silence des pays émergents...

Dans une des premières réactions à la crise financière (en 2007 !), Willem Buiter, alors personnage "influent" de la London School of Economics et ancien membre de la Banque d'Angleterre, écrivait ceci : "Lorsque la poussière de la crise financière sera retombée, une part significative du secteur financier nord- américain et d'Europe de l'Ouest sera détenue et contrôlée par des résidents des pays émergents, en ce compris des fonds souverains issus de ces pays. Ce phénomène sera accompagné d'un glissement du pouvoir diplomatique et politique en faveur des nouveaux pays créanciers."

Le silence des pays émergents...

© Isopix

Dans une des premières réactions à la crise financière (en 2007 !), Willem Buiter, alors personnage "influent" de la London School of Economics et ancien membre de la Banque d'Angleterre, écrivait ceci : "Lorsque la poussière de la crise financière sera retombée, une part significative du secteur financier nord- américain et d'Europe de l'Ouest sera détenue et contrôlée par des résidents des pays émergents, en ce compris des fonds souverains issus de ces pays. Ce phénomène sera accompagné d'un glissement du pouvoir diplomatique et politique en faveur des nouveaux pays créanciers."

Mes propres travaux de l'époque sur l'évolution du système monétaire et financier international me poussaient vers le même type de conclusion. En effet, les déséquilibres de l'économie mondiale qui s'étaient développés durant les années 2000, avaient permis à de nombreux pays émergents d'accumuler des quantités énormes de réserves de changes, principalement en dollars. Dans le cas de la Chine, pas moins de 1.500 milliards de dollars avaient été accumulés jusqu'en 2008. A lui seul, ce montant aurait été amplement suffisant pour "se payer" une bonne partie du secteur financier qui, touché à l'époque par la crise du subprime, avait un besoin criant de recapitalisation. Une telle opération aurait été clairement à l'avantage de la Chine, qui aurait pu entrer de plain-pied dans le coeur du financement des économies avancées, et par là même asseoir sa position géopolitique via le canal économique et financier.

Les réserves gonflent en silence

Pourtant, on n'a rien vu de tout cela. Mis à part quelques prises de participations (dont en Belgique), les pays émergents, et la Chine en particulier, sont restés particulièrement discrets tout au long de la crise. Les fameux fonds souverains, bras financiers de nombreux Etats, n'ont pas défrayé la chronique par des achats emblématiques. Dans la phase initiale de la reprise, ce comportement n'a pas vraiment changé, et les pays émergents demeurent discrets, alors que leurs réserves en devises n'ont cessé de progresser. Selon les dernières statistiques, la Chine disposait de l'équivalent de 2.350 milliards de dollars de réserves de change à la fin de l'année 2009. Cette discrétion en a surpris plus d'un.

L'endettement public s'intensifie...

Ces dernières semaines ont montré que la crise économique est entrée dans une nouvelle phase, mettant en jeu l'endettement public. Notons directement que ce problème touche l'ensemble des économies avancées. On oublierait parfois que le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont des déficits publics du même ordre que la Grèce... Néanmoins, les Etats-Unis profitent d'un tel engouement pour leur monnaie qu'ils continuent à vivre au-dessus de leurs moyens tout en se refinançant "à bon compte". Ce financement provient massivement des pays émergents qui continuent à investir leurs réserves en dette américaine, augmentant par la même occasion leur position (ou exposition...) en dollars.

S'agissant de l'endettement public, les troubles se sont donc focalisés sur certains Etats européens. Des aides d'urgence ont dû être mises en place, à la fois par les partenaires de la zone euro, la Commission européenne et la BCE. Les avantages, inconvénients et risques liés à ce plan ont déjà été amplement commentés et démontrent que l'endettement des Etats sera le sujet principal des préoccupations dans les prochaines années.

Dans le cas des pays européens en difficulté, mis à part l'implication du FMI, la solution trouvée n'implique pas les grandes nations autres que les poids lourds de la zone euro. En particulier, les pays émergents n'ont pas daigné intervenir, au contraire. Or, compte tenu de leur accumulation de réserves, ils auraient pu prendre des positions massives dans l'endettement des pays européens en difficulté, et ce à bon compte. Ils seraient apparus comme les "sauveurs", facilitant l'apaisement d'une situation très tendue, et auraient eu une occasion supplémentaire de transformer leur puissance économique indéniable en une puissance politique. Mais probablement ont-ils considéré qu'un tel investissement était trop risqué. Et de fait, la Grèce, le Portugal ou l'Espagne ne présentent pas les mêmes garanties que les Etats-Unis.

... la dépendance aussi ?

Il sera par contre intéressant de voir si les pays émergents investiront, d'une manière ou d'une autre, dans le SPV construit par l'Union européenne en vue du refinancement des pays en difficulté. Il s'agira alors de dettes libellées en euros et garanties par l'ensemble des pays de l'Union économique et monétaire (UEM). Du point de vue des pays émergents, ce SPV pourrait présenter une bonne alternative aux investissements en dette américaine (et donc en dollars), du moins si les pays émergents considèrent que l'euro est une alternative viable au dollar.

Si tel est le cas, Willem Buiter aura eu tort et raison à la fois. Le secteur financier ne sera probablement pas aux mains des pays émergents. Mais par contre, l'endettement des USA et (en partie) des pays de l'UEM sera détenu par les mêmes créanciers, à savoir les pays émergents. Le glissement du pouvoir diplomatique et politique en faveur des nouveaux créanciers n'en sera que plus important.

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