Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

21/02/13 à 11:56 - Mise à jour à 11:56

Le grand soir du capitalisme ?

Ne nous leurrons pas : cette crise est un face-à-face avec l'économie de marché. Elle n'est aucunement induite par un indéfinissable "néo-libéralisme", mais bien par la mondialisation. Elle est animée par de terrifiantes forces qui constituent le déplacement des centres de gravité du monde de l'Atlantique vers le Pacifique.

Le grand soir du capitalisme ?

© Reuters

Rien ne se stabilisera. Les prochaines années apporteront la preuve que nos économies sont en passe de subir un ajustement colossal. Ceux qui croient que cette crise confirme l'échec du capitalisme se trompent lourdement : cette crise, comme les précédentes, est consubstantielle à l'économie de marché.

Ce qui pose un grave problème, c'est l'endettement public dont le remboursement a été repoussé année après année, jusqu'à le rendre insupportable. Il n'y a plus de marges de manoeuvre budgétaire car la dette publique est trop importante et l'euro nous impose une politique d'austérité totalement contre-productive.

J'ose même aller plus loin : si l'économie financière s'est bien libéralisée depuis trois décennies à travers la mobilité des hommes et des capitaux, c'est le reflet de la liberté que nos structures politiques nous ont apportée. Mais c'est justement grâce à cette libéralisation que les Etats ont pu outrancièrement s'endetter, puisque le champ de leurs créanciers est devenu mondial.

Je crois même que les Etats ont été les premiers bénéficiaires de la financiarisation de l'économie. Au reste, qui oserait affirmer que l'endettement de l'Etat, dépassant allègrement 100 % du PIB lorsqu'on tient compte du coût du vieillissement de la population, aurait été possible sans une financia-risation de nos économies ? L'endettement public belge est, aux yeux de nombreux économistes, la preuve que notre modèle d'Etat-providence était fondé sur un report de son financement sur les générations futures.

Nous n'avons donc pas redistribué la croissance, mais emprunté celle des générations suivantes qui refuseront bien sûr d'honorer ces dettes. L'erreur, c'est de n'avoir pas compris qu'il aurait fallu rembourser cette dette publique lorsque la conjoncture était favorable.

Les foyers de croissance du monde se recomposent, avec une zone européenne à la croissance autonome très faible, suite à un manque de capacité d'innovation et à la finitude d'un capitalisme d'endettement et d'accumulation. Au cours des 10 dernières années, les économies occidentales se sont limitées à croître grâce à une politique monétaire expansionniste, aux conséquences artificielles et éphémères. Comme l'expansion monétaire atteint ses limites, la croissance de l'Europe continentale va en être durablement affectée.

Nous traverserons une immersion dans une économie de marché beaucoup plus exigeante, voire prédatrice, au sein de laquelle l'Etat, intoxiqué par quatre décennies d'endettement croissant et de manque de vision, sera contraint à n'assurer plus qu'un rôle supplétif.

Les prochaines années signeront la fin de l'Etat-providence et des modèles de stimulation étatique à crédit. L'Etat deviendra banquier et devra organiser, par différents moyens, la déliquescence de son endettement.

Le temps d'une profonde remise en question est venu, qui devra nécessairement passer par l'établissement d'une vision réaliste à long terme de notre avenir économique et du rôle que l'Etat sera amené à y jouer. Une telle démarche nous semble indispensable et nous laisse penser qu'un cabotage à court terme, au gré de la direction d'où soufflent les coalitions politiques, n'est plus adéquat. Si une telle réflexion n'est pas engagée, il en résultera une économie de terre brûlée et un tollé générationnel.

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