Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

03/05/12 à 10:01 - Mise à jour à 10:01

Le défi actionnarial

Dix ans après la dévaluation belge de 1982, les pays européens formulèrent le traité de Maastricht, qui posa les jalons de la création de l'euro en janvier 1999. Cette année-là, les marges de fluctuations entre plusieurs devises européennes furent resserrées jusqu'à cristalliser les devises à leur cours-pivot. L'euro était né. A ce moment, les Etats membres redonnèrent naissance à des accords de Bretton Woods européens, mais dissociés de la parité-or. Les Etats abandonnèrent leur tutelle monétaire et se dépossédèrent de leur droit régalien de battre monnaie.

Le défi actionnarial

© Reuters

Les banques font intervenir deux types d'investisseurs : les actionnaires et les épargnants. Les actionnaires apportent la solvabilité, c'est-à-dire les capitaux propres. Ils sont les propriétaires de l'entreprise dont ils espèrent dividendes et plus-values. Mais en contrepartie de ces espoirs de rendement, ils sont les premiers à absorber les pertes. Hormis un problème de liquidité, ce n'est, en effet, que lorsque les actionnaires auront perdu l'entièreté de leur patrimoine que les déposants ne récupéreront qu'une partie de leur épargne.

Techniquement, les actionnaires supportent le premier risque d'appauvrissement afin de protéger les déposants. En conséquence, une banque doit posséder des capitaux propres suffisants pour éviter que les épargnants soient impactés négativement en cas de perte majeure. Tout en appartenant aux actionnaires, ces capitaux propres agissent comme un absorbeur de choc. C'est d'ailleurs le rôle des réglementations prudentielles de type Bâle 3.

Cet éclairage explique le rôle des pouvoirs publics dans le sauvetage des banques fragilisées. En effet, comme les banques jouent un rôle central dans l'économie et qu'en même temps, il est impossible d'exiger des actionnaires de combler leur passif, c'est aux Etats ou à un nouvel actionnaire de référence d'intervenir afin d'apporter le complément de capitaux propres. Dans les recapitalisations des institutions financières, l'Etat s'est substitué à des actionnaires défaillants afin de mettre à la disposition des banques sa propre capacité de financement. La nationalisation est donc l'apport d'une responsabilité (en théorie) illimitée de l'actionnaire afin d'assurer la survie de l'établissement de crédit.

Privilèges régaliens

Malheureusement, le problème affectant les dettes étatiques (ou souveraines) introduit une nouvelle dimension dans la configuration bancaire. En effet, ces dettes sont traditionnellement exemptées de pondération en capitaux propres au motif qu'elles sont non risquées. En d'autres termes, les actionnaires bancaires ne doivent pas couvrir l'investissement en dettes étatiques par des capitaux propres. C'est un des privilèges régaliens que les Etats se sont octroyés et dont les actionnaires privés ont bénéficié puisqu'ils ont pu limiter leur investissement en capitaux propres. Or la crise souveraine infirme, pour quelques pays, ce postulat d'absence de risque. Il serait donc logique de considérer que certaines dettes étatiques sont, pour partie, risquées et exigent une couverture en capitaux propres. Malheureusement, pour des banques périphériques, ceci s'effectuerait au détriment des actionnaires privés des banques puisque les capitaux propres deviendraient insuffisants. Ils devraient alors peut-être faire appel aux Etats qui sont parfois les mêmes que ceux dont les dettes deviennent risquées. Il en résulterait une spirale de destruction de valeur et de contamination des ratings qu'on constate, par exemple, en Grèce et au Portugal. Mais, en même temps, pourquoi des actionnaires privés devraient-ils absorber un risque étatique, sachant qu'en cas de déconfiture, ils seront expropriés par l'Etat ? A l'extrême, ce processus conduit à une nationalisation bancaire généralisée qui se concrétiserait au rythme des défauts étatiques.

C'est pour cela qu'il faudrait aborder les choses différemment. Il conviendrait, tout d'abord, d'autoriser les banques à diversifier suffisamment leurs activités afin de réduire leur dépendance par rapport à un risque étatique. Cette diversification est possible sans tomber dans les travers du passé. Il faut aussi reconnaître le bénéfice des économies d'échelle dans les groupes internationaux, tout en acceptant le bien-fondé des banques de niches plus locales.

En résumé, toute la difficulté des banques européennes dans les prochaines années, qu'elles soient privées ou publiques, sera de restaurer leur solvabilité et leur accès à une liquidité stable. La solvabilité, c'est-à-dire le renforcement des capitaux propres, se traduira, selon les pays et les banques, par une politique de dividendes parfois réduits, d'éventuelles augmentations de capital et des cessions d'actifs. La liquidité sera, quant à elle, assurée par le maintien d'une base de dépôts stables. Immanquablement, cette évolution devrait conduire à une tarification plus fine et plus juste des crédits aux Etats, aux entreprises et aux particuliers.

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