Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas
Journaliste
Opinion

14/02/14 à 11:16 - Mise à jour à 11:16

Le chant délétère des sirènes du lac Léman

Le chant des sirènes du lac Léman est-il en train d'envoûter l'Europe ? Les Suisses ont adopté voici quelques jours, à une très courte majorité, un texte présenté par l'UDC, le grand parti de droite populiste, qui voulait mettre fin à "l'immigration de masse" (sic). Un des principes fondamentaux de l'Union européenne, la libre circulation des personnes, ne sera donc plus d'application dans ce pays.

Pourtant, ni le gouvernement fédéral, ni les syndicats, ni le patronat, ni les partis traditionnels suisses ne voulaient du projet. Mais la population en a décidé autrement, quitte à faire voler en éclats les relations entre Berne et l'Union européenne. La dénonciation du principe de libre circulation des personnes remet en effet en cause de facto les autres traités conclus avec l'Europe, comme ceux, très importants pour les banques helvétiques, sur l'accès au marché des capitaux en euros. "Les Suisses trouvent que leurs villes grandissent trop vite, que leurs trains sont bondés, que les bouchons s'allongent", tente d'expliquer le correspondant d'un quotidien français. A côté des 8 millions de Suisses, il y a en effet désormais 1,3 million d'immigrés. Ce rapport fait peur. Et peu importe que le pays ne compte que 3 % de chômeurs et que les immigrés contribuent, plus qu'ils ne profitent, au système de protection sociale. Rien n'y fait : les mélopées protectionnistes ont sur les esprits le même effet que le chant des femmes-poissons sur les marins d'Ulysse.

La Suisse fait école. Les partis populistes ont le vent en poupe. Aux Pays-Bas, Geert Wilders, leader nationaliste qui caracole en tête des sondages, ne se tient plus : la votation de ce dimanche est une "merveilleuse nouvelle" clame-t-il. Il brandit une étude qui "démontre" tout l'avantage que les Néerlandais tireraient d'une sortie de l'euro. L'étude a été réalisée par Capital Economics, une officine londonienne qui avait raflé voici un an le Wolfson Economics Prize. Un prix financé par Lord Wolson, anti-européen convaincu, qui récompensait le meilleur projet de démantèlement de l'eurozone !

Selon Capital Economics, si les Pays-Bas retrouvaient avec l'Union européenne une relation "à la suisse", leur PIB serait dopé de 1.500 milliards d'euros d'ici à 2035. L'institut énumère tous les avantages d'un "Nexit" (exit néerlandais) : retour à des réglementations nationales censées être plus efficaces, fin de l'aide à la Grèce, réapparition du florin et donc de la possibilité de dévaluer, négociations de traités commerciaux, fin de la contribution inutile au budget européen et, bien sûr, économie considérable due à une politique d'immigration plus sélective... Que du bonheur !

Capital Economics évacue quelques détails. Comme le fait que les ménages néerlandais, très fortement endettés, bénéficient de taux très bas depuis 15 ans grâce à l'euro. Ou que le système bancaire du pays n'a pu passer la crise de 2008 que parce qu'il faisait partie de l'eurozone. Ou encore que les Pays-Bas bénéficient de l'accès au marché unique, des subsides des fonds européens ou des prêts de la BEI. C'est symptomatique : le protectionniste adopte en sourdine le comportement de "passager clandestin" qu'il condamne. Sous la direction de Geert Wilders, par exemple, les Pays-Bas ne prêteraient plus d'argent aux pays européens en difficultés.... En espérant bien sûr que l'Union européenne continuerait à les soutenir, sous peine de voir les banques néerlandaises s'effondrer avec les autres. La raison n'est plus invitée dans ce débat. Depuis des années, l'Europe ne fait plus rêver. Les mondes politique et économique européens ont commis l'erreur de prendre la chose comme une fatalité. Avec ce résultat : le retour des comportements autistes qui fleurissent naturellement en temps de crise. Les élections européennes qui s'approchent pourraient être pourtant l'occasion de dire que : "ce que l'on fait ensemble, on le fait mieux". Mais a priori, ce message ne passe pas. Il est malheureusement couvert, aujourd'hui, par le chant délétère des sirènes du lac Léman.

PIERRE-HENRI THOMAS Journaliste

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