Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

25/09/13 à 12:39 - Mise à jour à 12:39

Le cauchemar de l'hyperinflation allemande

Lorsqu'on examine la typologie des krachs boursiers, on constate que les sorties de crises sont toujours douloureuses. La raison en est simple : outre l'appauvrissement lié à la chute des valeurs, les krachs déplacent latéralement les dettes entre agents économiques. C'est donc le remboursement de l'endettement, souvent excessif, qui constitue le dommage collatéral d'une crise financière. Les sauvetages bancaires actuels illustrent à merveille ce phénomène : ce sont les Etats européens qui refinancent indirectement les dettes immobilières impayées des ménages américains.

Le cauchemar de l'hyperinflation allemande

© Reuters

Et lorsque la dette est publique, c'est l'impôt qui sert au remboursement. Mais cet impôt doit rester tolérable. Il ne faut donc jamais exclure l'impossibilité pour les Etats d'exiger de leurs populations des efforts fiscaux excessifs. Au reste, les dettes publiques exorbitantes n'ont été que rarement honorées au cours de l'histoire. Dans des cas extrêmes, les Etats font même aveu de cessation de paiement ou distraient leurs populations dans des aventures belliqueuses.

L'inflation est aussi un moyen commode d'évaporer l'endettement public. La hausse des prix allège le remboursement des dettes par l'érosion monétaire. Le coût réel du remboursement et du paiement des intérêts en est donc soulagé. L'inflation transfère le patrimoine des épargnants vers les débiteurs.

L'histoire regorge d'exemples de phénomènes inflationnistes. Celle de la République de Weimar en est l'une des plus incroyables illustrations. Le 6 février 1919, trois mois après l'armistice ayant mis fin à la Première Guerre mondiale, une assemblée constituante allemande se réunit à Weimar. De nombreuses émeutes sévissent en effet à Berlin, rendant cette ville trop dangereuse. Les députés mettent en place de nouvelles institutions républicaines.

Mais le régime a une image détestable car il a accepté l'humiliation du traité de Versailles de 1919. Déçu de n'avoir pas pu annexer la Ruhr, Clémenceau, le "Père de la Victoire" comme l'avaient surnommé les Français, a décidé que l'Allemagne paierait. Les exigences revanchardes des vainqueurs sont insoutenables. L'Allemagne est amputée de territoires de haute valeur économique, telle l'Alsace-Lorraine. L'Allemagne perd 10 à 15 % de ses productions agricoles, 75 % de son minerai de fer et 25 % de son acier et de son charbon. A ces pertes s'ajoutent les livraisons outrancières exigées par les vainqueurs : locomotives, camions, flotte de navires, charbon, etc.

Ces pertes aggravent le déficit de la balance commerciale. L'endettement de l'Etat provoque une inflation permanente. Rapidement, la hausse des prix se déchaîne. Au début du mois de juin 1922, le dollar vaut 317 marks, mais plusieurs milliards en 1923. La monnaie allemande plonge de 613.000 marks par seconde et les prix doublent toutes les 49 heures. Les ménages brûlent les billets de banque, car la monnaie papier est moins onéreuse que le bois. C'est un drame humanitaire.

Finalement, le gouvernement parvient à arrêter cette inflation en 1923 en mettant en place une nouvelle unité monétaire, le rentenmark, obtenue en divisant la valeur faciale de la monnaie par 1.000 milliards. Un dollar vaut 4.200 milliards d'anciens marks. Le pays retrouve les parités d'avant 1914. Mais 99 % des dépôts bancaires et des dettes de l'Etat sont annulées. La dette publique intérieure a été gommée !

Les dommages de guerre sont ensuite revus à la baisse lors de la conférence de Paris en juin 1929. Celle-ci décide de rééchelonner la dette allemande jusqu'en... 1988. Cinq mois plus tard, Wall Street s'effondre. L'Allemagne traverse une crise économique qui se transforme en insurrection sociale. Des mouvements politiques réactionnaires appelleront Hitler à la chancellerie en 1933. Ce sera la fin de la République de Weimar.

Mais 2013 n'est pas 1929 et le FMI n'est pas l'assemblée constituante de Weimar. Mais une question subsiste : la crise sera-t-elle résolue par une flambée d'inflation ? Certains économistes en sont convaincus. Elle toucherait alors moins les biens et services que les actifs, tels l'immobilier, l'or et les matières premières, qui en deviendront les remparts.

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