Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

21/12/12 à 11:41 - Mise à jour à 11:41

La question morale de l'euro

Rares sont les grands hommes dont le trajet est exempt d'erreurs de jugement. C'est ainsi que Churchill a gagné la Seconde Guerre mondiale mais qu'il a perdu la livre sterling.

La question morale de l'euro

© Reuters

L'histoire est peu connue mais a pourtant conduit à disqualifier la devise anglaise comme monnaie de réserve, exposant les marchés financiers à la domination du dollar et entraînant une contraction de l'activité économique anglaise, alors que la pire dépression allait s'abattre sur le 20e siècle.

L'histoire se passe en 1925. Churchill est alors chancelier de l'Echiquier, c'est-à-dire ministre des Finances. Les temps monétaires sont complexes. La Première Guerre mondiale a désintégré l'ordre de l'Union monétaire latine, bâtie sur l'étalon-or. Ereinté par le remboursement des dommages de guerre français, l'Etat allemand a décrété une hyperinflation qui a ruiné le pays vaincu. D'autres pays, telle la Belgique, s'enfoncent dans des dévaluations en cascade, n'ayant pas réussi à extraire de l'économie locale les marks dont l'occupant avait imposé l'usage. La situation est donc catastrophique.

En Angleterre, Churchill est devenu un homme politique incontournable malgré son bilan militaire désastreux : il a été responsable de l'échec de l'offensive des Dardanelles.

Lorsqu'il est nommé chancelier de l'Echiquier, Churchill n'a qu'une idée en tête : rétablir l'étalon-or afin de stabiliser la livre sterling. L'idée n'est pas mauvaise, puisque l'Allemagne a rétabli l'étalon-or afin de mettre un terme à l'hyperinflation. Mais le problème de cet étalon-or est de déterminer le bon rapport de conversion. En effet, si la conversion entre la monnaie-papier et l'or conduit à une devise trop forte (c'est-à-dire que la quantité d'or par unité de monnaie-papier est importante), cela handicape les exportations et donc la compétitivité du pays.

Et là, Churchill commet une erreur fatale : il confond la justesse d'un rapport de conversion avec la symbolique d'un étalon-or. C'est ainsi que, profitant d'un raffermissement circonstanciel de la livre sterling par rapport au dollar, il établit la parité de 7,332 grammes d'or fin par livre, soit le rapport qui prévalait en 1816, plus d'un siècle auparavant, après la défaite de Napoléon à Waterloo. Comme le dollar américain est lui aussi lié à un étalon-or, la livre sterling s'établit dans un rapport fixe de 4,86 dollars, soit la parité qui prévalait avant la Première Guerre mondiale.

En d'autres mots, en misant sur les variations monétaires dans une économie fébrile et au bord de la récession (la crise de 1929 n'est pas loin), Churchill croit offrir à l'Angleterre un retour aux temps prospères. C'est une erreur fatale : la livre est surévaluée et son commerce extérieur s'effondre. La devise, trop forte, freine les exportations et rend les importations trop onéreuses. L'activité économique se contracte et le chômage gangrène l'économie. La situation est d'une telle gravité que les Etats-Unis devront aider l'Angleterre, semant peut-être les germes du krach de 1929.

Finalement, l'Angleterre devra se résoudre à dévaluer la livre en 1931, entraînant dans sa chute de nombreuses monnaies qui basculèrent dans des dévaluations concurrentielles. Quelques années plus tard, Churchill avouera que cette décision monétaire avait été la plus grande bourde de sa vie. Keynes, qui avait, mieux que quiconque, compris la gravité de cette décision, s'interrogea, dans un pamphlet sur la sottise et le manque de jugement de Churchill.

Quelle leçon tirer de cette anecdote historique qui n'est pas propre à l'Angleterre, puisque Hoover, aux Etats-Unis, et Laval, en France, organisèrent des déflations ? Une devise trop forte est un obstacle rédhibitoire au rétablissement de la compétitivité d'un pays. C'est ainsi qu'actuellement, l'euro correspond à une devise trop forte pour des pays tombés en récession, telle l'Espagne. Cela engendre une contraction de l'économie et du chômage. Si Keynes était parmi nous, je ne suis pas sûr qu'il ne se serait pas interrogé sur la myopie des instances européennes, dont le postulat est d'imposer l'austérité et la rigueur budgétaire à des économies en récession.

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