Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

26/01/12 à 10:25 - Mise à jour à 10:25

La Belgique aurait-elle pu être première de classe ?

La réforme des pensions annoncée fin décembre n'est pas passée inaperçue. Le ton a d'ailleurs très vite été donné : la confrontation entre le gouvernement et les partenaires sociaux sera houleuse.

La Belgique aurait-elle pu être première de classe ?

© Isopix

Il est toujours facile de refaire l'histoire avec des mots. Dans la pratique, il s'agit par contre d'un exercice particulièrement complexe qui rend par exemple l'examen d'une mesure de politique économique très difficile. L'évolution observée de la croissance, de l'emploi ou de toute autre variable économique suite à telle ou telle décision de politique économique importe en fait peu. Ce qui compte, c'est la différence entre ce qui est observé et ce qu'aurait été la variable si la politique évaluée n'avait pas été prise. Or, il s'agit là d'un exercice périlleux tant les effets de toute politique sont nombreux. Ce travail nécessite souvent d'utiliser des modèles macroéconomiques, dont le but est de "capter" le plus d'effets directs et croisés possible. Le petit exercice réalisé ici n'a pas du tout cette ambition, il vise uniquement à donner l'une ou l'autre balise.

Dynamique très positive jusqu'en 2001...

Cette précaution méthodologique prise, intéressons-nous ici aux finances publiques. Ce n'est un secret pour personne, elles sont sous pression et nécessitent des corrections structurelles importantes si l'on veut affronter sereinement les défis liés au vieillissement de la population (pensions, soin de santé, etc.). La tâche est d'autant plus ardue que la situation de départ est précaire en matière de taux d'endettement. Et pour cause, il frôle les 100 % du PIB. L'intervention de l'Etat dans différentes institutions financières ainsi que les effets budgétaires de la crise financière et économique sont souvent cités comme responsables de la précarité budgétaire actuelle. C'est en partie vrai, mais une gestion plus prévoyante des finances publiques durant les années 2000 aurait néanmoins permis, tout en maintenant les interventions dans les banques et les mesures de relance économique, d'affronter la crise de manière beaucoup plus sereine et les futurs défis dans de meilleures conditions.

Au début des années 2000, la dynamique de la dette était en effet sur une trajectoire très favorable : les efforts réalisés depuis 1993 avaient permis de dégager un important surplus primaire (différence entre les recettes et les dépenses hors charge d'intérêt) : il atteignait 6,8 % du PIB en 2001. Malheureusement, ce surplus était majoritairement affecté au paiement de la charge d'intérêt de la dette existante, qui atteignait 6,5 % du PIB. Les efforts réalisés ont néanmoins permis de ramener le taux d'endettement de près de 140 % du PIB en 1993 à 107 % en 2001. Par la suite, la construction de la zone euro a engendré une baisse des taux d'intérêt sur le financement des Etats européens, ce qui allégeait la charge d'intérêt d'année en année. Maintenir le surplus primaire au niveau de 2001 aurait alors dégagé des surplus budgétaires qui auraient pu à leur tour réduire davantage la dette publique, diminuant davantage encore la charge d'intérêt et ainsi de suite. Plus simplement, en suivant cette stratégie, la dynamique de la dette aurait profité pleinement d'un effet "boule de neige" inversé.

... Et puis les efforts se sont relâchés

Malheureusement, tel ne fut pas le cas. Entre 2001 et 2008, les efforts budgétaires se sont relâchés et le surplus primaire s'est érodé exactement au même rythme que la charge d'intérêt. Cela permettait de poursuivre la diminution du taux d'endettement (il était de 82 % environs en 2008, avant les interventions dans les institutions bancaires). Cependant, en imaginant que les efforts ne se soient pas relâchés, et qu'un surplus primaire équivalent à celui de 2001 aurait été dégagé chaque année, et ce jusqu'en 2007, le taux d'endettement se serait réduit beaucoup plus vite et aurait atteint moins de 70 % du PIB à l'entrée de la crise de 2008. L'entrée en crise et en récession aurait certes rongé une partie du surplus primaire après cette date, tout en remettant de la pression sur la dette elle-même. Mais, tout en conservant, j'insiste, les mêmes mesures de relance et les mêmes interventions dans les institutions financières, l'impact sur la dette aurait été bien moindre. Actuellement, le taux d'endettement serait de l'ordre de 73 % du PIB, de quoi nous mettre à l'abri des spéculateurs et des agences de notation. Imaginez plutôt : la Belgique prise en exemple au côté de l'Allemagne, imposant ses recettes au reste de l'Europe, et, rêvons un peu, atteignant le sacro-saint AAA !

Une telle trajectoire ne prend en compte que l'effet mécanique d'un meilleur surplus primaire sur la dette. On pourrait dès lors argumenter que même si le maintien du surplus au niveau de 2001 n'impliquait pas des efforts supplémentaires, le fait de relâcher les efforts passés a permis de doper la croissance. Autrement dit, en maintenant le surplus primaire à ce niveau, on n'aurait pas pu atteindre les taux de croissance observés. Imaginons alors que la croissance aurait été rabotée de 0,2 point de pour cent chaque année entre 2002 et 2008. Le résultat n'en demeure pas moins en faveur d'un maintien des efforts : le taux d'endettement actuel serait à peine de quatre points supérieur à celui de la première simulation.

Avec des "si", on mettrait Paris en bouteille. Mais ce petit exercice montre encore une fois qu'en prenant des mesures courageuses en période de bonne conjoncture, on évite de devoir prendre des mesures, certes tout aussi courageuses, mais beaucoup plus douloureuses, lorsque les problèmes surviennent.

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