Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

16/02/11 à 15:45 - Mise à jour à 15:45

L'indexation des salaires en sursis

Les événements récents en Tunisie et en Egypte posent d'importantes questions qui feront à n'en pas douter l'objet de nombreuses analyses. Soulignons simplement ici que si les tensions sociales débouchent aujourd'hui sur une véritable révolte, ce n'est pas un hasard.

L'indexation des salaires en sursis

© Isopix

Les événements récents en Tunisie et en Egypte posent d'importantes questions qui feront à n'en pas douter l'objet de nombreuses analyses. Soulignons simplement ici que si les tensions sociales débouchent aujourd'hui sur une véritable révolte, ce n'est pas un hasard.

En effet, la période actuelle est particulière : l'économie mondiale se remet lentement de la plus grave crise économique et financière des 60 dernières années, et parallèlement, les prix des matières premières sont en très forte hausse, générant de l'inflation un peu partout, d'autant plus dommageable dans les pays où les denrées de base représentent une part importante du budget des ménages. Dans ce contexte, les troubles en Afrique du Nord sont l'expression violente de tensions sociales latentes pour lesquelles les séquelles de la crise économique et financière et l'inflation ont joué un rôle de détonateur.

Les économies développées ne sont pas à l'abri

Même si la protection sociale et le bien-être sont d'un tout autre ordre dans nos économies développées, et même si l'inflation des prix des matières premières y a des effets moins dévastateurs, le contexte actuel est aussi propice à l'explosion (moins violente bien heureusement) de tensions sociales, voire à la remise en cause des fondements du mode de fonctionnement de nos économies. Il faut d'ailleurs l'avouer : c'est souvent après de graves crises économiques que les changements structurels les plus importants de nos économies sont intervenus.

En Belgique, les séquelles de la crise auraient dû en particulier exacerber les tensions entre patronat et syndicats lors des négociations visant un nouvel accord interprofessionnel (AIP) pour les deux prochaines années. Plus que jamais donc, l'appui d'un hypothétique gouvernement aurait dû être indispensable pour "financer" l'AIP. Dès lors, je dois avouer que j'étais le premier surpris en janvier lorsque la signature d'un AIP avait été annoncée. De plus, que les syndicats se contentent d'une hausse réelle des salaires de 0,3 % sur les deux prochaines années paraissait presque invraisemblable à ce moment-ci de la reprise. Mais voilà, quelques semaines seulement après l'annonce d'un accord, celui-ci est décrié et le dossier est renvoyé au gouvernement... Comme prévu, oserais-je dire.

Déterrera-t-on la hache de guerre ?

La pièce maîtresse des discussions, au-delà d'une harmonisation des statuts d'employé et d'ouvrier, demeurait certainement l'indexation automatique des salaires. Les raisons de modifier ce mécanisme ne manquent pas : l'indexation est susceptible de disperser encore plus, via la hausse des coûts salariaux, le choc inflationniste issu des prix des matières premières. Or, la Belgique étant déjà caractérisée par une inflation plus élevée que la moyenne européenne, la renforcer serait inévitablement dommageable pour notre économie. Le pacte de compétitivité proposé par la Chancelière allemande épingle d'ailleurs nommément l'indexation automatique des salaires. Et ce n'est là qu'une énième critique après les rappels à l'ordre incessants de la Banque centrale européenne.

Dans les conditions actuelles d'après-crise et de hausse des prix des matières premières, l'indexation n'a donc jamais été autant en danger. Ceci explique peut-être pourquoi les syndicats ont été si prudents en matière de hausse réelle des salaires. Sincèrement, je ne pense pas que cela suffise à garantir sa survie. L'indexation automatique des salaires fait pourtant partie des grands équilibres qui fondent l'économie belge. La modifier revient à déterrer la hache de guerre et à remettre en cause toute une série d'autres équilibres : partage de la valeur ajoutée entre travail et capital, fiscalité du travail et du capital, modèle de concertation sociale, etc. Alors, si cette construction complexe d'équilibres instables qu'est l'économie belge est amenée à évoluer, ne serait-il pas temps qu'un gouvernement prenne les choses en main ?

Nos partenaires