Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

26/03/12 à 11:29 - Mise à jour à 11:29

L'Europe en retard... ou en avance ?

Les statistiques économiques traduisent de plus en plus un découplage entre les Etats-Unis et les pays émergents d'une part et la zone euro d'autre part.

L'Europe en retard... ou en avance ?

© Isopix

Les statistiques économiques traduisent de plus en plus un découplage entre les Etats-Unis et les pays émergents d'une part et la zone euro d'autre part.

L'Europe prend du retard en matière de croissance...

De fait, l'économie américaine se porte de mieux en mieux, compte tenu surtout d'un marché du travail de plus en plus dynamique. Or, l'emploi est une variable clé aux Etats-Unis : un emploi signifie un salaire, et donc une capacité à consommer. Sachant que l'économie américaine est avant tout basée sur la consommation, on comprend pourquoi elle est tellement dépendante de l'emploi. Même si tout n'est pas rose, les investisseurs ne s'y trompent pas, et considèrent à nouveau les marchés américains comme intéressants. L'appétit pour le risque revient, et les achats nets d'actifs américains ont atteint pas moins de 110 milliards de dollars en janvier.

S'agissant des pays émergents, ils semblent voguer à un rythme de croisière toujours élevé, au point que peu se soucient de leur véritable état de santé. Une fois de plus, les statistiques donnent, en apparence, une image rassurante. Le rythme de croissance a certes été revu à la baisse en Chine, mais qu'à cela ne tienne, il sera toujours de 7,5 % en 2012. Et de toute façon, les autorités chinoises disposent de tant de réserves qu'elles pourraient, si nécessaire, mettre en place un nouveau plan de relance. Du moins, c'est ce que beaucoup pensent.

Tout ceci pousse la plupart des analystes à considérer que la zone euro est le maillon faible de l'économie mondiale. A la traîne dans toutes les statistiques économiques, il est vrai que la zone euro ne fait pas bonne figure. Empêtrée par ailleurs dans la crise de l'endettement, elle est retournée en récession. Le découplage entre la zone euro et le reste du monde est donc bien réel, et la zone euro prend du retard.

...mais avance dans la correction de ses déséquilibres

Ne peut-on cependant pas voir les choses autrement ? On peut certes incriminer les lenteurs décisionnelles au niveau européen, ou les rigidités trop importantes du marché du travail pour justifier la lenteur de la reprise européenne, mais si la récession frappe, c'est aussi et surtout parce que la zone euro commence à corriger ses déséquilibres. Les déficits publics et les hauts niveaux d'endettement étant intenables à long terme, une certaine austérité s'impose. Ce n'est pas bon pour les générations actuelles car leur pouvoir d'achat est amputé, mais c'est un gage de bien-être pour les générations futures. Par ailleurs, une trop forte divergence entre Etats-membres de l'UEM, alors qu'aucun (ou presque) mécanisme de solidarité n'existe, impose également plus de rigueur.

Même si tout cela se fait de manière maladroite et parfois désordonnée, la zone euro a le mérite d'entamer la correction de ses déséquilibres. On ne peut pas en dire autant des Etats-Unis et de la Chine. On pourrait penser que le fait de retrouver ou de maintenir de la croissance corrigera les déséquilibres propres à ces économies, mais ce n'est pas vrai : la croissance seule ne pourra pas corriger l'énorme déficit public américain, bien plus élevé que la moyenne européenne. De plus, la croissance creusera, une fois de plus, le déficit commercial américain, ce qui reste la plus grosse épée de Damoclès pesant sur l'économie mondiale. Car de l'autre côté, la Chine continue de financer les Etats-Unis. Selon les dernières statistiques, la Chine détient 1.160 milliards de dollars de titres de dette américaine et ce chiffre est en hausse. La Chine s'assure de la sorte la bonne santé de son principal client, et ainsi son propre développement. Ce dernier est tout aussi déséquilibré qu'aux Etats-Unis, mais pour d'autres raisons : surinvestissement, notamment dans l'immobilier, surconsommation de matières premières... Certains n'hésitent plus à parler d'un possible "atterrissage brutal" de l'économie chinoise.

L'Europe est donc peut-être en retard sur le plan de la croissance, mais elle est en avance sur le plan de la correction des déséquilibres qui la minent. Ceci ne l'empêchera malheureusement pas de subir la correction future et inévitable des autres grandes économies. Mais au moins, elle sera mieux armée pour y faire face.

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