Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

02/08/12 à 14:25 - Mise à jour à 14:24

L'état inflationniste

Il est rare qu'un Etat rembourse ses dettes. Dans la plupart des cas, il les honore en les refinançant. La raison en est simple : aussi naturel que le progrès est le moteur de l'économie, la collectivité a un enclin inné à hypothéquer, à son propre bénéfice, la prospérité des générations futures. C'est ainsi qu'une dette publique de 30 à 40 % du PIB est considérée comme acceptable car absorbable par cette génération future à laquelle on a emprunté une partie de la richesse.

L'état inflationniste

© Reuters

Le problème, c'est que les dettes publiques actuelles sont devenues insupportables. Dans les pays de la zone Euro, si on ajoute aux dettes publiques existantes les engagements en matière de pension et les déficits publics des prochaines années, on dépasse allègrement une année de PIB, sauf pour quelques Etats privilégiés tel le Luxembourg.

Et c'est la raison pour laquelle les Etats sont naturellement inflationnistes, puisque la dépréciation du pouvoir d'achat de la monnaie allège le remboursement des dettes. Bien sûr, les Etats ne battent plus monnaie. Et ils se protègent d'eux-mêmes en postulant l'indépendance des Banques centrales.

La "monnaie signe"

Mais on le voit aujourd'hui : les Etats ont recapturé (à raison, en grande partie) le pouvoir de créer la monnaie à leur bénéfice, c'est-à-dire pour refinancer les dettes publiques. La reprise en main de la création monétaire est d'ailleurs parfaitement intuitive après une crise financière puisque les Etats doivent reformuler le "pouls" de l'économie. La meilleure manière d'y parvenir, c'est au travers de la variation de la création monétaire.

C'est d'autant plus facile que, de nos jours, la monnaie n'est plus garantie par un étalon métallique, tel l'or, qui sert à équilibrer les balances des paiements. En effet, la monnaie est une "monnaie signe", électronique et fiduciaire créée ou détruite en quelques clics d'ordinateurs.

En résumé, l'Etat-providence est inévitablement inflationniste puisqu'il hypothèque la croissance économique des générations futures, dont le remboursement de l'emprunt exige une corruption de la monnaie, c'est-à-dire une baisse du pouvoir d'achat.

Mais il y a autre chose, de plus fondamental : je crois que la crise financière est plus qu'une crise classique. Elle remet en cause tout le paradigme monétaire d'après-guerre puisque l'endettement public était garanti par l'espoir d'une démographie et d'une prospérité croissantes alors qu'aujourd'hui, nous faisons face au vieillissement de la population et à une récession. La monnaie, reflet de la dette publique, est donc fragilisée par un retournement de démographie et de conjoncture.

Au reste, l'inflation est intuitive, puisqu'elle évitera de faire reposer sur les épaules des prochaines générations, trop peu nombreuses et évoluant dans un monde plus concurrentiel, le poids d'un acompte sur leur prospérité que les générations précédentes leur ont emprunté.

De grands bouleversements sociaux et monétaires sont à attendre. Ils auront un point commun : la remontée en puissance de l'autorité publique dans l'ordonnancement de l'économie, tandis que le monde sera plongé dans une économie de marché plus fluide. Il en résultera des frictions aux nombreux effets collatéraux.

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BRUNO COLMANT Prof. Dr. à la Vlerick School of Management et à l'UCL Membre de l'Académie Royale de Belgique

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