Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

12/05/11 à 12:50 - Mise à jour à 12:50

L'économie de l'innocence

Le beau temps durant les vacances de Pâques a permis d'observer à la côte belge une de ses plus anciennes traditions : les magasins de fleurs...

L'économie de l'innocence

© Isopix

Le beau temps durant les vacances de Pâques a permis d'observer à la côte belge une de ses plus anciennes traditions : les magasins de fleurs. Voici donc revenu le temps où les mamans confectionnent, à l'aide de papier crépon, des fleurs multicolores. Pendant ce temps, les grands frères creusent le trou qui fera office de présentoir et de magasin, ce qui permettra aux petites filles de passer de magasin en magasin faire leur marché, en échange de quelques coquillages. Pour ceux et celles qui n'y étaient pas, sachez que la fleur "normale" se négociait au prix de 40 coquillages durant le week-end de Pâques. La fleur "spéciale", se négociait elle à 60 coquillages.

L'observation d'un tel système économique est riche d'enseignements. Tout d'abord, le parallélisme avec certaines sociétés primitives, pour lesquelles les coquillages étaient une monnaie d'échange, est interpellant. On est également en présence du fondement même de toute monnaie. En effet, la première fonction d'une monnaie est d'être un moyen de transaction. Sans monnaie, le troc nécessite sans cesse de trouver un autre agent économique ayant des préférences complémentaires à ses propres préférences pour qu'un échange puisse avoir lieu.

La monnaie libère cette contrainte, et permet à la petite Clara de vendre ici une fleur qui lui permettra d'acheter celle qu'elle convoite là-bas. Par ailleurs, la main invisible d'Adam Smith semble ici fonctionner parfaitement : un prix d'équilibre se forme rapidement, sans qu'on ne sache vraiment comment. Le stock de coquillages y serait-il pour quelque chose ? Dans ce cas, c'est la mer qui fait office de banque centrale en fixant l'offre de monnaie. Si elle apporte beaucoup de coquillages, l'inflation menacera probablement le marché des fleurs.

Pour le plaisir du jeu et non du profit...

Cette économie de l'innocence, au parfum de glace et de crème solaire, tourne bien, pour le plus grand bonheur des enfants. Par réflexe professionnel, je m'interrogeais cependant sur le but ultime de cette économie. Y aurait-il quelque part un stand subventionné par la commune, où les petites filles pourraient échanger leurs coquillages engrangés contre des jouets, des glaces ou autres ? Dans ce cas, celles qui auraient fait les meilleures affaires en achetant bon marché ce qu'elles ont revendu plus cher, en spéculant en quelque sorte, seraient récompensées par les plus beaux lots.

Mais pas du tout, ces échanges coquillages-fleurs ne se font que pour le plaisir, pour le jeu, et non pour le profit. Il n'y a rien à gagner. De même, je restais songeur sur le fait qu'il serait possible de ramasser un maximum de coquillages (la banque centrale me semblait fort généreuse ce jour-là...) pour opérer un squeezing sur le marché. Rien n'empêche en effet d'accumuler suffisamment de coquillages que pour acheter toutes les fleurs de la plage. Mais non, la présence massive de liquidités dans le marché n'attire pas l'intérêt des petits enfants. M. Trichet en perdrait son latin. La détention de monnaie reste donc ici uniquement liée à la volonté d'échange. Il n'y a pas d'épargne, pas d'accumulation, pas de spéculation... et pas de hedge fund.

Les mauvaises langues diront que ce petit jeu innocent n'est que la réplique et le conditionnement précoce des enfants au système de l'économie de marché que connaissent leurs parents. Un tel engouement à s'adonner à ce jeu aurait dès lors quelque chose de malsain. Pour ma part, j'en retire un enseignement positif sur le fonctionnement de l'économie de marché.

Outre le fait que l'on pourrait facilement repérer d'autres fondements d'une économie monétaire de marché dans cette mini-économie, celle-ci nous rappelle qu'une économie de marché n'a pas besoin a priori d'être régulée : elle peut fonctionner toute seule et il n'y a pas de vice intrinsèque à celle-ci. Tout dépend en fin de compte de la bonne volonté et de l'objectif des agents économiques. Certes, certains comportements doivent être régulés, mais ces comportements sont, selon moi, davantage liés à la nature humaine qu'au système économique en place. D'ailleurs, la régulation n'arrange pas tout, car compte tenu de son pouvoir, un régulateur n'est pas à l'abri de comportements abusifs. A l'heure du "tout à la régulation", l'économie de l'innocence nous montre que la recherche du bonheur peut aussi passer par l'économie de marché...

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