Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

06/09/13 à 11:17 - Mise à jour à 11:17

L'antimatière de la monnaie?

La BCE évoque une baisse du taux d'intérêt sur ses dépôts jusqu'à ce qu'il en devienne négatif.

L'antimatière de la monnaie?

© Reuters

Actuellement, ce taux qui rémunère les dépôts des banques privées auprès de la BCE est de 0 %. Un taux de dépôt négatif reviendrait à faire payer les banques privées pour placer leurs liquidités auprès de la BCE. Celle-ci pousse donc indirectement les banques à prêter leurs liquidités excédentaires aux Etats ou à des débiteurs privés. Des taux d'intérêt négatifs ne relèvent pas de la sorcellerie financière.

Bien sûr, il est troublant de penser que la BCE pénalise les dépôts de banques privées alors qu'elle émet également les billets qui gardent leur valeur nominale. De surcroît, des taux d'intérêt négatifs ne peuvent constituer qu'une situation temporaire puisque l'intérêt est le "prix du temps" appliqué à la monnaie et qu'il n'existe pas de temps négatif. Pourtant, de nombreux pays européens (Danemark, Suisse, Suède) ont déjà appliqué cette technique. Certains Etats de la zone euro ont même déjà emprunté à court terme à des conditions négatives. Au reste, nous sommes déjà entrés en territoire de taux d'intérêt négatifs puisque les taux d'intérêt réels, c'est-à-dire après déduction de l'inflation anticipée, sont négatifs. Il y a néanmoins une différence : des taux d'intérêt réels négatifs ne ponctionnent pas le capital (1.000 euros restent 1.000 euros, même si le taux d'intérêt est insuffisant pour couvrir l'inflation) tandis que des taux d'intérêt nominaux négatifs altèrent le capital (un dépôt de 1.000 euros devient 990 euros, intérêts compris).

Le "piège de la liquidité" Cette réalité relève de la répression financière, d'une situation "récessionnaire" et d'un combat contre le désendettement. La répression financière est un contexte caractérisé par des taux maintenus artificiellement bas afin d'alléger le poids de la charge de la dette publique. La récession exerce aussi une pression sur les taux d'intérêt : les besoins d'investissement étant exceptionnellement faibles, la quantité de monnaie empruntée chute en dévalorisant son prix, c'est-à-dire le taux d'intérêt. S'ils étaient transposés à l'ensemble de l'économie, des taux d'intérêt négatifs seraient destinés à stimuler l'emprunt et la consommation, et à décourager l'épargne, puisqu'un dépôt d'argent est pénalisé.

L'économie est empêtrée dans un "piège de la liquidité" qui caractérise les périodes pendant lesquelles la consommation et l'investissement sont indifférents à l'offre de monnaie et à des taux d'intérêt minuscules. Cette situation ne présente pas que des avantages . Les taux ne disciplinent plus les Etats qui peuvent consolider leur endettement à coût réduit. Ils incitent aussi l'investisseur à prendre plus de risques tout en contribuant à la formation de bulles d'actifs. Les institutions financières qui tirent leur substance de la transformation d'échéances sont, quant à elles, confrontées à une inversion de la chaîne de création de valeur. Les banques possèdent des placements qui sont traditionnellement de plus longue échéance que leurs passifs, c'est-à-dire les dépôts qui leur sont confiés. Une baisse des taux d'intérêt a, tout d'abord, un effet favorable sur le bilan mais cet avantage se dissout dans le temps. Des taux d'intérêt trop bas entraînent alors un reflux de la rentabilité. Les institutions financières sont, en effet, écartelées entre rendements trop faibles sur leurs actifs et les demandes incompressibles de rémunérations de leurs propres clients. En conclusion, avec des taux d'intérêt négatifs, nous entrerions dans un nouveau monde singulier. Il ressemblerait, sous une forme "faible", à une situation inflationniste. Les circuits bancaires étant actuellement trop visqueux pour traduire la création de monnaie en inflation, c'est la baisse autoritaire des taux monétaires qui s'y substituerait temporairement. En d'autres termes, la baisse du coût de l'argent se substitue à la faiblesse de sa circulation dans l'économie.

A l'intuition, des taux d'intérêt négatifs ne constituent pas une distorsion du marché mais plutôt une confrontation avec la réalité de notre endettement public. Ce dernier trouve son exacte contrepartie dans la monnaie : la dette publique a normalement la même valeur que des billets émis par les banques centrales. Or on sait que les dettes publiques doivent être progressivement réduites de 30 %. Ceci signifie que, dans une économie sans croissance, l'étalon monétaire doit se déprécier dans la même proportion. L'inflation, combinée à des taux d'intérêt bas, permet justement de déprécier la monnaie et les dettes publiques. Mais, faute d'inflation, des taux d'intérêt négatifs arrivent plus ou moins au même résultat. Et finalement, la difficulté n'est pas d'entrer en territoire de taux d'intérêt nominaux négatifs, mais de s'en extraire. Lors d'une brusque remontée des taux, il y aurait un risque de contraction sévère de l'économie. C'est pour cette raison que je subodore que le chemin des taux d'intérêt nominaux négatifs ne soit qu'une modalité transitoire. Ils engageraient l'économie dans une déperdition de la valeur de la monnaie avant que l'inflation ne se substitue, à un certain moment, à la négativité des taux d'intérêt.

BRUNO COLMANT

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