WikiLeaks joue ses finances à quitte ou double

© Montage Reuters/PG

En pleine polémique sur ses révélations relatives à la guerre en Afghanistan, WikiLeaks cherche de nouvelles sources de financement. Le soutien de l’opinion sera crucial pour la pérennité du site de renseignements, qui a besoin de cash.

WikiLeaks, site spécialisé dans la mise en ligne d’informations sensibles et confidentielles, s’apprête à publier 15.000 nouveaux documents militaires confidentiels sur la guerre en Afghanistan, malgré les avertissements du Pentagone et de la Maison-Blanche. S’il a toujours été controversé, WikiLeaks joue sans doute ici la partie la plus importante de son histoire. Et elle n’est pas politique, mais économique.

Lancé en 2007, WikiLeaks a permis de mettre à jour de nombreux scandales, de manoeuvres politico-financières au Kenya à la liste des sites Web “blacklistés” en Australie, en passant par une affaire de fraude bancaire en Suisse ou des messages envoyés par les Américains sur leur pager le 11 septembre 2001. Mais ce sont les six ans de rapports secrets sur la guerre en Afghanistan et la vidéo d’une bavure américaine en Irak qui ont fait passer le site de l’ombre à la lumière dans le monde entier.

Malgré un fonctionnement opaque depuis le départ et des affaires de faux documents publiés sur le site, qui lui valent depuis longtemps des détracteurs, WikiLeaks bénéficie du soutien d’un noyau de partisans convaincus qui lui offrent du temps et de l’argent. Car le site vit sur le bon vouloir de ses donateurs et le militantisme de ses créateurs. La plupart de ses collaborateurs sont bénévoles. Aujourd’hui, il a désespérément besoin d’argent.

Un modèle fragile

WikiLeaks emploie cinq personnes à temps plein mais bénévoles, selon Julian Assange, l’un des fondateurs du site, qui entretient délibérément le flou sur le nombre exact de collaborateurs non permanents afin de protéger son organisation. Lui-même, ancien hacker, vit sur sa fortune amassée dans le Web. A La Tribune ce week-end, il parlait d’une vingtaine de collaborateurs au total, tous n’étant “pas encore payés”. Au Guardian, il en citait une quarantaine. Dans une autre interview, on peut lire que WikiLeaks est en contact avec 800 contributeurs occasionnels. Ce qui paraît plus logique au vu du nombre de documents publiés par le site (près de 1,2 million), sachant que tous sont censés passer à la moulinette de la vérification.

Les coûts d’exploitation du site reviendraient à 200.000 euros par an, à condition de ne payer personne. Le budget annuel s’élèverait à 600.000 euros si WikiLeaks payait ses collaborateurs. Ce qu’il ne fait apparemment pas. Malgré tout, WikiLeaks a du mal à joindre les deux bouts. En janvier dernier, ceci l’a conduit à lancer un appel aux dons et à suspendre ses publications.

Le site est resté inactif pendant plusieurs mois. Ce n’est qu’à ce moment-là que les dons ont commencé à affluer. Alors qu’il aurait levé 1 million d’euros depuis son lancement, 400.000 euros sont entrés dans les caisses rien que depuis janvier 2010, indique la Wau Holland Foundation, une organisation proche du Chaos Computer Club, qui se charge de la collecte pour WikiLeaks.

Par la suite, la publication de la vidéo de la bavure américaine en Irak, montrant une attaque en 2007 sur des civils depuis un hélicoptère, a entraîné un afflux de dons de 150.000 dollars en une semaine, selon le site. Mais depuis, le niveau des dons était retombé à quelque 2.000 euros par mois.

De nouveaux besoins

WikiLeaks n’a pas beaucoup de postes de dépenses : sur les 400.000 euros de dons reçus depuis janvier 2010, il n’en a utilisé que 30.000 selon Wau Holland Foundation ; il n’a pas de siège ; il affirme de jamais payer ses sources.

Il semble cependant avoir de nouveaux besoins. De plus en plus connu, il doit d’offrir de la bande passante et renforcer ses infrastructures informatiques. Traiter la masse de dossiers qui lui parviennent et vérifier les informations nécessite aussi des ressources supplémentaires. Selon La Tribune, il veut embaucher des journalistes. Ce qui porte le budget 2010 à environ 1 million de dollars. Rien que pour publier les 15.000 prochains documents sur l’Afghanistan en s’assurant de supprimer le nom des contacts afghans, il a indiqué sur Twitter avoir besoin de 700.000 dollars, rapporte Le Monde.

En outre, il y a fort à parier que les procès se multiplieront. A ce jour, WikiLeaks n’en a perdu aucun (il a été assigné au moins une douzaine de fois, notamment par la banque suisse Julius Baer en 2008, qui avait remporté une victoire avant de perdre en appel), et il bénéficie du recours gracieux aux avocats de certains groupes de médias. Mais cela ne le dispense pas de régler les frais de justice. Il assume par ailleurs une partie des coûts de la défense du soldat Bradley Manning, l’informateur dans l’affaire de la vidéo irakienne.

La polémique, bénéfique ou non pour les finances de WikiLeaks ?

Les ressources de WikiLeaks reposeraient sur une dizaine de milliers de donateurs, uniquement donateurs privés. Le site refuse toute contribution de sociétés ou d’organisations. Mais on voit, avec l’épisode de l’appel aux dons du début d’année, que ce noyau dur n’est pas suffisant pour assurer la pérennité du site.

Les dons plus ponctuels, en ligne (10 % des ressources du site), sont donc essentiels. Selon Julian Assange, 300.000 euros de dons ont été réunis depuis la révélation des carnets de guerre afghans, en trois semaines. Ce qui tendrait à montrer que la polémique est plutôt bénéfique au site. Un bon point s’il décide de lever de l’argent auprès d’investisseurs plus institutionnels, guère connus pour leur prise de risque.

Il faudra toutefois observer si les médias ne finissent pas par le lâcher, entraînant l’opinion avec eux. Les médias sont en effet une deuxième ressource essentielle pour WikiLeaks, qui négocie avec eux des exclusivités pour ses principales révélations, parfois aux enchères. Le Guardian a ainsi récemment confié à Télérama que lui-même avait contacté WikiLeaks en amont sur le sujet des carnets de guerre. Il en a obtenu l’exclusivité… avec le New York Times et Der Spiegel.

WikiLeaks est soutenu historiquement par de grands noms des médias, tels Associated Press et le Los Angeles Times. Mais avec les récentes polémiques, certains journaux commencent à se désolidariser. Newsweek, qui relate la riposte des Talibans contre certains Afghans ayant collaboré avec les Etats-Unis, se pose la question de la légitimité de ces révélations. Dans le Washington Post, un édito prend clairement position contre WikiLeaks.

La position d’un organe tel que Reporters sans Frontières, qui a, la semaine dernière, qualifié les actes de WikiLeaks d'”irresponsables”, peut aussi jouer sur l’image du site dans l’opinion. Jusqu’à présent, il a bénéficié d’un large soutien de la part des ONG, recevant notamment en 2009 le New Media Award de la part d’Amnesty International. Un retournement pourrait avoir un effet bien plus désastreux que les oppositions de Washington.

Raphaële Karayan, L’Expansion.com

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