Guy Legrand
Opinion

06/05/10 à 11:49 - Mise à jour à 11:49

Goldman Sachs : un air de déjà vu

Malins, les banquiers d'affaires new-yorkais le sont à coup sûr. Mais le sont-ils parfois au détriment de leurs clients ? C'est la question qui, naguère circonscrite à un cercle d'intellos contestataires, agite aujourd'hui le gendarme des marchés et la justice américaine.

Goldman Sachs : un air de déjà vu

© Photonews

L'entrée en Bourse, la semaine dernière, de l'entreprise pharmaceutique chinoise Shenzhen Hepalink a fait plusieurs heureux. Le couple fondateur d'abord, propulsé parmi les plus riches du pays. Un actionnaire américain ensuite, dont la participation de 4,9 millions de dollars prise en 2007 est aujourd'hui valorisée à 975 millions, soit 200 fois la mise en trois ans ! Son nom ? Goldman Sachs...

Malins, les banquiers d'affaires new-yorkais le sont à coup sûr. Mais le sont-ils parfois au détriment de leurs clients ? C'est la question qui, naguère circonscrite à un cercle d'intellos contestataires, agite aujourd'hui le gendarme des marchés et la justice américaine. Quand la Securities & Exchange Commission (SEC) annonce, le 16 avril, qu'elle poursuit Goldman Sachs (GS) pour fraude, le titre plonge de 13 %. Et quand il apparaît, deux semaines plus tard, que le département de la Justice enquête lui aussi, il rechute de 9,4 %. L'affaire n'est visiblement pas prise à la légère !

Même s'il n'est pas certain du tout que la banque d'affaires soit condamnée pour avoir (entre autres) vendu un paquet d'hypothèques pourries à la banque allemande IKB, paquet qui aurait été spécialement concocté pour que le hedge fund Paulson & Co puisse spéculer sur son effondrement. Car si c'est clairement immoral (cet effondrement était attendu par l'émetteur), ce n'est pas nécessairement illégal, surtout pas dans la conception américaine de la finance. De toute manière, si la SEC ou la Justice ne condamne que quelques cadres et non la banque d'affaires elle-même, cette dernière s'en sortira sans trop de casse, juge Henry Blodget, fondateur du site financier Businessinsider.com. Il sait de quoi il parle : cet ancien analyste-vedette de Merrill Lynch fut condamné pour avoir trompé les investisseurs au sujet d'actions Internet au début des années 2000. Comme son confrère Frank Quattrone, la star de Crédit Suisse First Boston. Ou encore Jack Grubman, de chez Salomon Smith Barney, filiale de Citigroup.

C'est que les coups tordus ne datent pas d'hier à Wall Street ! La débâcle du secteur Internet fut l'occasion, pour le procureur new-yorkais Elliot Spitzer, de confronter les recommandations d'achat émises à l'attention des clients aux e-mails échangés entre collègues. Quand ces derniers qualifient le produit de bullshit, on peut aisément parler de tromperie... Une dizaine de banques furent alors épinglées, qui firent amende honorable à hauteur de 1,4 milliard de dollars.

L'affaire Goldman Sachs a donc clairement un air de déjà vu. A ceci près que seuls sont ici concernés des investisseurs institutionnels, supposés aptes à juger le produit. L'enquête criminelle lancée par la justice n'est donc pas gagnée d'avance, loin de là. D'autant qu'une action semblable, menée à l'encontre de deux cadres de Bear Stearns, s'est terminée par une défaite l'an dernier.

Faut-il, pour autant, ne pas s'inquiéter pour Goldman Sachs ? Pas sûr ! D'abord, l'offensive de la SEC et de la justice a valeur de symbole : l'empereur GS n'est pas intouchable. Déjà, IKB envisage de porter plainte et cet exemple pourrait bien être suivi par d'autres. Cela peut mener à d'énormes débours. Ensuite, l'exposé détaillé des pratiques de la maison risque d'écorner une image déjà devenue hésitante. D'un "très malin" admiratif, on passe facilement au "trop malin" réprobateur.

Reste l'hypothèse extrême : une condamnation en justice. Une institution financière ne s'en remet généralement pas, rappelle le Wall Street Journal, en évoquant la disparition de Drexel Burnham Lambert, le roi du junk bond, et d'Arthur Andersen, l'auditeur accusé d'obstruction à la justice dans l'affaire Enron. Impensable ? Quasiment. Mais on sait, depuis la crise financière de 2008, que l'impensable n'est pas impossible.

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