Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas
Journaliste
Opinion

14/03/14 à 14:44 - Mise à jour à 14:44

Essayons de ne pas électrocuter notre industrie

Il y a des indices qui ne trompent pas. Lorsqu'un groupe industriel refuse d'intégrer, dans sa comptabilité, les mesures pourtant décidées par un gouvernement, on se dit qu'il doit y avoir, quelque part, un rouage qui coince.

GDF Suez présentait ses résultats voici quelques jours. A cette occasion, le groupe a annoncé qu'il ne dépréciait pas la valeur de ses centrales nucléaires belges. Des centrales pourtant censées s'arrêter définitivement entre 2022 et 2025. GDF Suez ne voit pas comment la Belgique pourra s'en passer et table donc sur leur prolongation. Ce discret pied de nez à notre stratégie énergétique n'est qu'une traduction de plus de l'échec de la politique européenne en la matière. Car l'échec est total. Le marché du CO2, qui devait pousser les industries à être plus efficientes s'est effondré. Et la politique de subsidiation aveugle des énergies renouvelables a déstabilisé plus encore le marché. La crise et l'arrivée de charbon bon marché en provenance des Etats-Unis (en raison de la nouvelle donne créée par le gaz de schiste) ont fait chuter les prix de gros de l'électricité. Du coup, on assiste au retour en grâce des centrales au charbon, notamment en Allemagne, et à la fermeture de centrales au gaz pourtant moins polluantes, mais devenues non rentables. En quelques années, l'équivalent de 50 réacteurs nucléaires (50.000 mégawatts) ont disparu. Et alors que le prix de gros de l'électron est au plus bas, les consommateurs finaux paient toujours plus. En quatre ans, en Europe, les prix ont augmenté de 17 % pour les particuliers et de 21 % pour les industriels, en grande partie parce que les consommateurs financent la politique de subvention à l'énergie renouvelable. Et comme les électriciens ont des problèmes de marges, ils n'investissent plus. L'Europe n'aurait jamais été aussi proche d'un risque de black-out.

C'est particulièrement inquiétant pour notre économie, qui est structurellement très gourmande en énergie. Une récente étude de Roland Berger l'a souligné, même si elle a parfois été mal comprise. En notant que par tonne produite, les papetiers, cimentiers, sidérurgistes belges pouvaient aller jusqu'à consommer 45 % d'électricité en plus que leurs homologues allemands, le consultant ne voulait pas dire que nos entreprises étaient particulièrement obsolètes. Il soulignait que face aux entreprises allemandes ou françaises, elles partent avec des handicaps : leur taille plus restreinte ne permet pas de réaliser autant d'économies d'échelle et la spécialisation de la Belgique dans les produits semi-finis implique davantage de main-d'oeuvre et davantage de consommation d'énergie. Pour combler ce retard, nos entreprises ne peuvent jouer que sur peu d'éléments et doivent être particulièrement attentives à leur efficacité énergétique.

La manière dont l'Allemagne s'est saisie du problème, une fois encore, est parlante. La première économie d'Europe a mis en route depuis 10 ans un plan ambitieux pour sortir le pays du nucléaire en 2022. Mais elle a aussi, c'est moins connu, mis en place une politique destinée à soutenir ses grands champions internationaux. Les Thyssen, VW, BASF, etc. sont exemptés d'un grand nombre de taxes destinées à financer la transition énergétique. Ce sont donc les petits consommateurs, c'est-à-dire les particuliers et les petites entreprises, qui financent la compétitivité des grands.

Nous ne disons pas que ce modèle partiellement injuste doive être copié. Nous n'avons d'ailleurs pratiquement plus de champions nationaux. En revanche, l'exemple allemand montre que l'on peut trouver des solutions pour produire de l'énergie autrement tout en soutenant la compétitivité de l'industrie.

En Belgique, certains plaident par exemple pour alléger la facture des entreprises "électro-intensives", qu'il s'agisse d'alimenter en électricité le float d'un grand groupe verrier ou le four à pain d'un boulanger. Quitte à réduire la portée d'autres incitants ou à répartir ce coût sur les autres consommateurs. A l'heure où l'Europe nous tance parce que nous manquons d'idées et d'ambition pour soutenir notre industrie, ce serait un premier pas.

PIERRE-HENRI THOMAS

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