Reporters sans ½illères

02/08/11 à 14:50 - Mise à jour à 14:50

Source: Trends-Tendances

Soumis à une crise sans précédent, le secteur de la presse réfléchit à de nouveaux modèles économiques. Aux Etats-Unis, les défenseurs du non profit journalism et du data journalism lancent des pistes originales qui pourraient inspirer l'Europe.

Reporters sans ½illères

© www.propublica.be

Frédéric Brébant, à New York
New York, pointe sud de Manhattan, au coeur du quartier bouillonnant de Wall Street. C'est là, au 23e étage d'un building ordinaire, que s'écrit une nouvelle page du journalisme américain et même du journalisme "tout court" : une page intitulée Pro Publica, du nom de ce site Internet spécialisé dans le non profit journalism, un journalisme d'investigation inédit, à but non lucratif.

Le ton posé et l'allure décontractée, Stephen Engelberg, le managing editor de la rédaction, veille sereinement sur une équipe de 32 personnes, dont 19 journalistes à la productivité la plus luxueuse du marché. Car ici, l'important n'est pas le nombre de mots écrits par jour ni même par semaine, mais bien la qualité et surtout l'exclusivité des informations qui doivent, au final, servir la cause du citoyen. "Nous faisons du journalisme d'intérêt public et nos articles exigent souvent plusieurs mois d'enquête, commente celui qui fut jadis chef du service d'investigation au New York Times. Alors que la plupart des journaux ont considérablement réduit leurs coûts ces dernières années et par conséquent le temps consacré à l'investigation, nous prenons exactement le chemin inverse avec des reportages extrêmement fouillés et c'est qui fait précisément notre force aujourd'hui."

Un véritable luxe dans le paysage médiatique ambiant, d'autant plus que les articles exclusifs de Pro Publica ne sont pas publiés dans un magazine éponyme mais gracieusement offerts sur le Web ! Le secret de ce business model a priori nébuleux ? "Il est très simple, enchaîne Stephen Engelberg avec le sourire. Nous recevons de l'argent d'une fondation et nous le dépensons." Reposant sur un modèle essentiellement philanthropique, l'aventure de ce site d'informations à but non lucratif a en effet débuté grâce à la généreuse intervention d'un couple de milliardaires américains, il y a quatre ans à peine. Dans un pays où le mécénat est roi et s'étend des musées aux universités, les époux Marion et Herbert Sandler _anciens propriétaires d'une caisse d'épargne_ ont pris le pli audacieux de consacrer une partie de leur immense fortune au journalisme d'investigation : 10 millions de dollars pour procéder au lancement de l'aventure, suivis d'une donation annuelle d'un million de dollars pour faire tourner la machine.

Pas Goldman Sachs ! Mais ce n'est pas tout. Car l'impulsion philanthropique donnée par la Sandler Foundation (qui finance également d'autres associations telles que Human Rights Watch) et surtout le travail de qualité rendu par les reporters Pro Publica ont également dopé les envies de dons d'autres fondations (une douzaine au total). Sur la page d'accueil du site, un onglet donate invite même tous les internautes à financer eux aussi le projet éditorial dans l'espoir de maintenir ce journalisme de haute qualité. "L'année dernière, nous avons rassemblé 3,8 millions de dollars, notamment grâce aux dons _déductibles_ de plus de 1.000 petits contributeurs, précise Stephen Engelberg. Mais nous n'acceptons pas nécessairement tous les chèques car nous tenons à notre indépendance. Par principe, nous refusons l'argent d'organisations politiques et d'associations trop engagées. Ainsi, si Goldman Sachs veut nous donner un million de dollars, nous ne prendrons pas leur argent ! Et c'est pareil pour les associations écologistes : un tel soutien serait trop orienté et cela nuirait à notre indépendance."

Fer de lance du site Pro Publica, l'indépendance des journalistes est d'ailleurs garantie et totalement respectée par la fondation Sandler qui n'intervient en rien dans le choix des sujets. Cette liberté éditoriale explique d'ailleurs le succès du site (1,2 million de pages vues par mois alors que le site ne surfe pas sur l'actualité quotidienne), succès déjà maintes fois salué par la profession. En 2010, Pro Publica devenait en effet le premier site Internet (et également la première rédaction de non profit journalism) à empocher le prestigieux prix Pulitzer, catégorie "investigation", pour une enquête minutieuse autour des pratiques douteuses d'un hôpital en plein ouragan Katrina. Et cette année, la rédaction a remis le couvert avec un deuxième prix Pulitzer, catégorie "reportage national" cette fois, pour une série d'articles bien ficelés sur les coulisses de la Wall Street Money Machine.

Secouer le cocotier
Mais l'obtention de ces prix renommés ne semble pas être la priorité des journalistes de Pro Publica. "Le plus important pour nous est que nos révélations fassent bouger les choses pour les citoyens, affirme le managing editor Stephen Engelberg. Notre but premier est de secouer les autorités politiques ou judiciaires pour que les situations dénoncées soient modifiées. D'ailleurs, plusieurs de nos reportages ont réellement débouché sur des réouvertures de dossiers." Pour mieux faire entendre sa voix, Pro Publica a d'ailleurs développé une série de partenariats avec d'autres médias _ chaînes télés, stations radio, journaux papier _ histoire que leurs enquêtes aient le maximum de retentissement au moment de leur parution. Plus fort : via l'onglet Steal Our Stories ("Volez nos histoires" !), tous les internautes sont même invités à reprendre les articles tels quels pour publication gratuite, moyennant le respect de quelques strictes recommandations.

S'inscrivant dans la mouvance creative commons (qui invite au partage gratuit de l'information sous réserve de quelques règles à observer), le modèle philanthropique développé par Pro Publica semble répondre in fine à la crise actuelle qui secoue la presse traditionnelle. Il est vrai que l'avènement des sites d'information online et le dernier séisme économique en date n'ont pas vraiment aidé le secteur. Ainsi, selon un rapport de la Federal Communications Commission, 13.400 emplois de journalistes ont été supprimés aux Etats-Unis entre 2006 et 2010. "En 10 ans, c'est même un tiers des jobs qui a carrément disparu !", renchérit Stephen Engelberg. Sans parler des revenus publicitaires des journaux imprimés qui ont quant à eux chuté de 44 % en quatre ans, passant ainsi de 49 milliards de dollars en 2006 à 27,5 milliards en 2009 !

Un journalisme de données
Conséquence de ce constat désastreux : le journalisme d'investigation - qui exige du temps et donc de l'argent - a été l'un des premiers fleurons sacrifiés sur l'autel de la presse papier. D'où le pari audacieux de lui redonner progressivement toutes ses lettres de noblesse via le business model inédit de Pro Publica qui repose essentiellement sur le mécénat, mais aussi sur les nouvelles technologies. Avec sa rédaction online, le site Internet Pro Publica a non seulement mis au placard les frais énormes traditionnellement liés à la fabrication, à l'impression et au transport des journaux, mais s'est aussi enrichi de nouveaux outils d'investigation pour mener à bien ses enquêtes, comme le data journalism ou le "journalisme des données".

Autre tendance forte du secteur aux Etats-Unis (et pas seulement chez Pro Publica) et qui se fait de plus en plus pressante en Europe, le data journalism consiste à récolter, disséquer, analyser, croiser et confronter un nombre invraisemblable de données statistiques pour en dégager du sens et surtout livrer des informations au public sous un angle inédit. Qu'il s'agisse de volumineux rapports d'organisations publiques ou de données d'entreprises privées accessibles sur le Web, le défi consiste à révéler une "autre vérité" qui se cache sous des millions de tableaux. Bref, un nouveau type d'enquête qui ne demande aucun déplacement physique dans le chef du journaliste, mais qui exige énormément de temps et souvent l'une ou l'autre petite astuce informatique pour collecter et surtout croiser les innombrables données disponibles sur le marché.

"Pour toute histoire que l'on veut raconter, il y a toujours des questions de base à se poser et qui sont inévitablement reliées à des banques de données, affirme Tom Torok, directeur de la Computer-assisted Reporting Team, la cellule data du New York Times. Aujourd'hui, de plus en plus d'informations existent sous format électronique. Le Web est une véritable mine qui regorge de trésors ! Mais évidemment, cela demande de la patience et de l'audace pour les exhumer. Il faudra prendre du temps, beaucoup de temps, pour analyser ces données, les croiser et en sortir quelque chose de vraiment pertinent."

De nouveaux débouchés
A la tête d'une équipe de sept personnes exclusivement concentrées sur ce data journalism et directement reliées à la rédaction classique du New York Times, Tom Torok est persuadé que l'avenir de la presse traditionnelle passe par cette forme d'investigation originale qui a en outre déjà offert quelques prix Pulitzer au quotidien new-yorkais. Mieux, cette nouvelle pratique journalistique ouvre même de nouveaux débouchés au secteur puisque les reporters de demain pourraient être des "journalistes-programmeurs" capables de concevoir des reportages électroniques inédits se présentant sous la forme d'articles truffés d'infographies interactives et de bases de données à consulter online. Une autre façon de raconter des histoires, en somme.

Déjà pratiqué en Europe au sein de rédactions classiques telles que celle du Guardian en Grande-Bretagne ou sur des sites spécifiques comme www.owni.fr en France, le data journalism est donc en plein essor et sert également la mission de Pro Publica, friand de ce genre d'outils numériques. En revanche, le non profit journalism tel qu'il est pratiqué aux Etats-Unis peine encore à traverser l'Atlantique. En cause, principalement : une culture de la philanthropie qui n'est pas aussi exacerbée en Europe et qui, psychologiquement, freine les mécènes potentiels. Mais des projets existent en Grande-Bretagne et en Italie. Et puis, Pro Publica n'exclut pas, vu son succès actuel, d'ouvrir à terme des bureaux de correspondants régionaux sur d'autres continents. Pourquoi pas à Bruxelles ?

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