"À qui profite l'automatisation ?"

09/05/18 à 20:48 - Mise à jour à 11/05/18 à 15:05

Dans le débat sur l'automatisation et son impact sur le marché de l'emploi, nous ne nous penchons pas suffisamment sur la question essentielle de savoir à qui profite l'automatisation, d'après Nigel Vinckier, doctorant associé au Centre de Logique et de Philosophie des Sciences de la VUB.

"À qui profite l'automatisation ?"

© Belga

Il s'agit d'un schéma récurrent. Une entreprise - ING ou Carrefour par exemple - licencie des travailleurs devenus superflus compte tenu de l'automatisation, de la robotisation ou encore de la numérisation. S'ensuit alors le débat habituel sur l'impact social de ces processus à coups d'arguments encore et toujours peu convaincants. Après quelques jours, le soufflé retombe, sans la moindre piste de solution appropriée.

"À qui profite l'automatisation ?"

L'article d'opinion intitulé Zullen we op de Dag van de Arbeid vanaf nu de Dag van de Robot vieren? (La Fête du Travail en passe de devenir la Fête des Robots ? NDLT), signé par la cellule de réflexion PointCarré de la VUB et paru récemment sur VRT NWS, illustre à merveille la discussion relative à l'automatisation et à son influence sur le marché du travail. Les auteurs se demandent en effet si l'ennemi capitaliste du travailleur d'antan n'a pas cédé sa place à un rival technologique. Or, ils passent totalement à côté du noeud du problème. La vraie question, bien plus fondamentale, que nous devons nous poser est la suivante : à qui profite l'automatisation ? Le grand bénéficiaire est souvent l'employeur, qui donne toujours la priorité aux bénéfices.

Prenons l'exemple des employés des grandes surfaces qui sont remplacés par des caisses self-scanning. Compte tenu des économies en termes de coûts salariaux, leur introduction ne devrait-elle pas entraîner une baisse des prix des produits en magasin ? Et l'automatisation ne devrait-elle pas impliquer une réduction de la pression qui pèse sur les épaules du personnel qui reste en place ? Dans les faits, nous n'observons aucune de ces deux éventuelles conséquences positives, comme l'ont encore démontré récemment les grèves chez Lidl. La raison pour laquelle ces retombées favorables se font attendre est que l'automatisation est surtout dictée par la logique du profit du chef d'entreprise.

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"De meilleurs services, comme les soins de santé, l'enseignement et la culture n'ont pas été offerts, ils ont été extorqués"

Un constat similaire s'applique au secteur des soins de santé. Certains signes indiquent que ce secteur subira également une robotisation poussée dans les décennies à venir. Cette perspective n'a rien de fictif, surtout en cas de privatisation de grande envergure. La charge de travail du personnel soignant diminuera-t-elle si des robots sortent les personnes âgées de leur lit ? Ces dernières auront-elles droit à des soins abordables ? Le contraire est à craindre étant donné que la logique du profit n'est pas non plus remise en cause dans ce domaine d'activités.

En attendant, l'absence d'examen critique à l'égard de la robotisation donne lieu à des raisonnements spécieux. Dans son article évoqué plus haut, PointCarré avance que c'est grâce à l'automatisation il y a 128 ans que les machines ont pu répondre à une grande partie de nos besoins de base, et que nous avons dès lors pu introduire la journée de huit heures et améliorer nos prestations dans des domaines tels que la santé, l'enseignement ou la culture.

Une telle présentation des faits témoigne d'une vision particulièrement naïve de notre histoire sociale. De meilleurs services, comme les soins de santé, l'enseignement et la culture n'ont pas été offerts, ils ont été extorqués. La journée de huit heures a été acquise au prix de luttes sociales de longue haleine et non, comme le suggère cet extrait, grâce à la bienveillance patronale en réaction à l'automatisation du processus de production.

L'instauration de la semaine de 38 heures date de 1971. Un demi-siècle et une révolution numérique plus tard, une nouvelle réduction du temps de travail n'est pas à l'ordre du jour. Pourtant, à en croire le raisonnement de PointCarré (l'automatisation comme cause de l'introduction de la journée de huit heures), cette idée ne serait pas incongrue.

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L'automatisation du processus de production est une composante élémentaire d'un système privilégiant l'appât du gain

La question de savoir si la société dans son ensemble ou seulement un petit groupe d'investisseurs privés profite de l'automatisation en appelle une autre : quel est le moteur des innovations technologiques ? Là encore, l'article de PointCarré se fourvoie, comme si le progrès technologique tombait du ciel : "Globalement, il s'agit de conformer notre marché de l'emploi à ce nouveau phénomène technologique récursif." L'utilisation de ce dernier terme suggère un certain déterminisme, comme si la numérisation était une sorte de loi de la nature sur laquelle la société n'a aucune influence et à laquelle elle ne peut que s'adapter.

Ce n'est bien sûr pas le cas : le moteur de l'innovation technologique, à savoir la recherche scientifique, devrait faire l'objet d'un débat public et d'un contrôle démocratique. Actuellement, l'aiguillon principal de la recherche et du développement est la logique du profit des investisseurs privés.

Bref, affirmer que "l'ennemi d'antan" a été remplacé par un "rival technologique" est un raisonnement spécieux. L'automatisation du processus de production est une composante élémentaire d'un système privilégiant l'appât du gain. Par ailleurs, les conséquences de l'automatisation découlent également de la logique du profit : le travailleur est licencié parce qu'il est devenu superflu. Il est cynique d'affirmer que le progrès technologique risque d'engendrer une régression sur le plan social et sociétal. Il est impératif de résoudre ce paradoxe.

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Il est cynique d'affirmer que le progrès technologique risque d'engendrer une régression sur le plan social et sociétal

PointCarré propose d'embrasser la révolution technologique plutôt que de la maudire. Je rejoins les auteurs sur ce point, certes, mais une telle révolution doit toujours avoir lieu à la condition essentielle qu'elle profite au citoyen lambda, et conduise à un progrès social et sociétal. Il ne faut pas s'attendre à ce que nous accueillions à bras ouverts les caisses automatiques si celle-ci sont synonymes de licenciements plutôt que de produits meilleur marché et de temps de travail réduit. Il ne faut pas s'attendre non plus à ce que nous nous réjouissions de la robotisation des soins de santé si elle n'entraîne pas une démocratisation de l'accès aux soins pour tous et une diminution de la charge de travail qui est déjà insoutenable aujourd'hui.

En d'autres termes, allons-nous tolérer que l'automatisation génère plus de pauvreté, de travail et d'inégalités ? Ou oserons-nous placer cette question au centre du débat et demander à qui profite réellement cette révolution technologique ? Le fait qu'un groupe de réflexion académique néglige de mettre cette question essentielle au premier plan est symptomatique de la pauvreté de la discussion.

Nigel Vinckier est doctorant (FWO) associé au Centre de Logique et de Philosophie des sciences de la VUB.

Traduction : virginie·dupont·sprl

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