'L'argent sur votre livret d'épargne est une illusion'

27/01/17 à 15:10 - Mise à jour à 03/05/17 à 12:01

Source: Trends-Tendances

Les PME flamandes ont survécu à la crise et croissent plus que jamais. Mais Koen Dejonckheere, patron de la société d'investissement Gimv, ne sera content que lorsque le petit investisseur aura lui aussi accès à ce succès. Cela devrait aider à parer à la catastrophe des pensions.

'L'argent sur votre livret d'épargne est une illusion'

Koen Dejonckheere - Chief Executive Officer de Gimv. " Dans beaucoup de secteurs high-tech, il n'y a pas d'espace pour l'improvisation, la barre est incroyablement élevée. " © FRANKY VERDICKT

L'économie flamande est enfin relancée. Koen Dejonckheere, le CEO de la société d'investissement Gimv, le voit se dérouler sous ses yeux. "Si le chiffre d'affaires de nos entreprises en portefeuille augmente de 9% en un an, et le cashflow opérationnel de 19%, alors je le sais: nos graines poussent. Nous arrivons à un moment où nous pourrons à nouveau récolter."

Il n'y a pas que Gimv qui va pouvoir récolter. "Dans les PME flamandes, la confiance est de retour", constate Dejonckheere. "Un certain nombre d'entreprises ont à nouveau le sentiment qu'elles peuvent gagner. Pendant des années, elles ont ployé sous les hauts coûts salariaux. Le ravage a été énorme. Les plus fragiles ont disparu. Les autres ont déménagé leur production vers des pays d'Europe de l'Est moins chers, et elles ont automatisé ce qui restait en Flandre. Mais que ressort-il maintenant ? Grâce à l'automatisation, les coûts de production en Flandre ont diminué plus qu'à l'étranger. Et c'est heureux, car cela permet aux PME d'exporter à nouveau à partir de la Flandre. Et pour exporter, elles doivent investir."

Trends-Tendances: Investir en Flandre et plus dans les pays moins chers ?

Dejonckheere: Précisément. Il y a cinq à dix ans, on n'entendait que: 'partons d'ici'. Mais entre-temps, des entreprises de production automatisées et numérisées sont apparues en Flandre, capables de concurrencer leurs filiales d'Europe de l'Est. Après des années de difficultés et de misères, l'entrepreneur flamand ne doit plus aller jusqu'en Russie pour survivre. Il a trouvé la recette adéquate, et il dit: 'maintenant, je vais exporter et croître'. Et ça, vous le voyez jusque dans les secteurs les plus traditionnels. Notre industrie agroalimentaire est le numéro un des exportations flamandes.

Ça nous change, après les mauvaises nouvelles du Brexit, Donald Trump et des banques italiennes.

Ne vous laissez pas berner par le contexte géopolitique et macroéconomique. Les multinationales comme Caterpillar et ArcelorMittal ont essuyé des revers, mais je parle des entreprises de taille moyenne, dans lesquelles Gimv investit. Ce sont les Greenyard's, Daalderop's, Vandemoortele's et Punch Powertrain's de ce monde. Et ne sous-estimez pas le nombre d'entreprises qui tournent autour de celles-ci en tant que satellites, comme les constructeurs de machines et les spécialistes en automatisation. Les cultivateurs de pommes de terre et de légumes comme Agristo, Clarebout et Greenyard ont besoin d'un écosystème complet pour faire sortir cette patate du sol, la transformer en frite surgelée, et la faire arriver dans la bouche d'un Japonais. Une chaîne logistique vient donc encore s'ajouter. Et c'est la moins bonne nouvelle, en Flandre. Notre port d'Anvers est fantastique, sous réserve de l'atteindre. C'est encore possible via la navigation intérieure, mais via la route: bonne chance.

Gimv investit aussi dans les starters, les Greenyard's et les Vandemoortele's de demain ?

On ne peut pas tout faire. Nous optons pour les sociétés de taille moyenne en Belgique, aux Pays-Bas, en France et en Allemagne. Pour les starters, il y a aujourd'hui suffisamment d'argent, tant du secteur privé que des autorités. Ce qui ne signifie pas que les starters ne sont pas chères à notre coeur. Toute cette jeune force est un signe de regain de confiance dans l'économie et la meilleure garantie d'une culture entrepreneuriale future. Mais ce n'est pas notre discipline de prédilection.

Les jeunes qui concoctent quelque chose dans leur garage ou derrière leur PC ne doivent pas frapper à la porte de Gimv.

Je suis désolé. Nous finançons quelques sociétés dans les biotechs ou les technologies médicales à un stade précoce, du moins si le management connaît les ficelles du métier. Car dans beaucoup de secteurs high-tech, le marché local n'existe simplement plus. Depuis le début, vous allez à l'international. Il n'y a pas d'espace pour l'improvisation, la barre est incroyablement élevée. Seuls les meilleurs l'atteignent. Je préviens mes collègues concurrents: sans ADN technologique dans votre culture d'entreprise, vous vous trouverez dans des difficultés. Que vous investissiez dans l'alimentaire, les soins de santé ou d'autres secteurs: l'avenir est technologique et numérique, bien plus qu'avant.

Vous dites en fait: il manque de connaissance technologique dans le secteur du private equity

Chez Gimv, le diplôme numéro un est aujourd'hui ingénieur civil. Nous en avons des dizaines. Avant, cela aurait été des économistes. Ailleurs, je vois souvent un manque d'affinités technologiques. C'est - si je puis quelque peu être cynique - une importante explication à la grande quantité de starters qui ont actuellement la cote auprès des investisseurs. L'expertise fait défaut pour se concentrer sur un seul gagnant ou quelques-uns. Par facilité, ils dispersent leur argent sur cent starters."

Par ailleurs, on veut surtout rester prudent et investir des petits montants sous prétexte de diversification. 'Essayons, puis nous verrons bien après deux ou trois ans'. Cela donne un faux sentiment de sécurité. Un ou deux ans plus tard, cette entreprise rencontrera des difficultés, ça je vous le garantis. Pour la même raison, j'ai un problème avec le crowdfunding. Je suis un des seuls qui ose le dire ouvertement. Les gens qui mettent leur argent là-dedans se retrouveront avec une gueule de bois dans un ou deux ans. Si vous investissez aujourd'hui, vous devez d'emblée vous demander s'il y aura de l'argent pour la levée de capital suivante. La question, pour le crowdfunding, n'est donc pas: est-ce un projet sympathique ? La question est: pouvez-vous en faire une entreprise ? Ça, je dois encore le voir. C'est pourquoi vous vous en sortez mieux avec la bourse. Aujourd'hui, nous avons beaucoup trop peu d'introductions en bourse. Cela m'attriste, car nous passons à côté d'opportunités. Via la bourse, les entrepreneurs peuvent réaliser leur ambition, aux yeux du grand public. Une dynamique en découle.

Et ce, alors que des milliards d'euros sont thésaurisés sur les livrets d'épargne belges.

Du fait de la régularisation exagérée, l'épargne n'arrive plus chez les entrepreneurs. Les banques, les assureurs, les fonds de pension et toutes les autres institutions qui gèrent l'épargne doivent marcher sur des oeufs. Je comprends parfaitement la préoccupation du régulateur: l'argent des gens doit être géré judicieusement. La crise financière de 2008-2009 était une conséquence des risques irresponsables, et cela ne peut plus jamais se produire. Mais la régulation est tellement stricte que plus personne ne peut, ne veut ou n'ose encore bouger. C'est une catastrophe.

Alors que les PME croissent à nouveau, l'épargnant reste à l'écart.

Chaque jour, l'épargnant lit dans le journal que son argent ne rapporte rien. Pire encore, il doit doucement se demander s'il recevra encore un intérêt positif sur son plan d'épargne-pension. Si cette perception commence à poindre, alors vous allez voir. La douleur deviendra trop grande. Je vous prédis: la révolte viendra de l'épargnant. J'espère que l'insurrection prendra une tournure positive, et que les gens trouveront le moyen d'investir directement dans l'économie réelle. Aujourd'hui, ils doivent le demander poliment à leur banquier.

Pas toujours avec succès ?

Ce n'est pas rien, aujourd'hui. Il n'y a pratiquement plus moyen de voir un employé au guichet d'une banque. Vous devez le faire par le biais d'une application ou d'un robot. Et celui-ci dit: appelez notre call center. Et si à ce moment-là, vous n'êtes pas encore découragé, on vous propose un fonds de BlackRock (un grand gestionnaire de fonds américains, ndlr) qui investit dans l'Euro Stoxx 50. S'il vous reste alors encore de l'enthousiasme, vous devez signer vingt formulaires et payer 5% de frais. Pour constater par la suite que la valeur du fonds diminue.

Nous méritons mieux.

C'est tout de même le pire qui puisse nous arriver ? C'est vraiment catastrophique. (Il frappe du poing sur la table) C'est à se taper la tête contre les murs. Ne pas parvenir à investir votre épargne dans les entreprises où, espérons-le, vos enfants travailleront pour payer votre pension. L'argent sur votre livret d'épargne est une illusion. Du fait de l'inflation, il n'aura plus de pouvoir d'achat au bout de trente à quarante ans. (Il frappe encore du poing sur la table) Pouvoir d'achat. Il doit venir du rendement sur des investissements dans l'économie réelle. Dans les entreprises de taille moyenne, cela se passe. Les sociétés qui vendent des frites surgelées ou un projecteur numérique jusqu'au Japon, et qui ramènent le rendement chez nous.

Message compris. Comment allez-vous organiser ces investissements particuliers ?

Ça, je le laisse volontiers aux politiciens et aux gourous financiers. Je ne suis que le CEO de Gimv. Et cela m'occupe déjà bien assez.

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