Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

02/03/11 à 15:03 - Mise à jour à 15:03

En revenir à Bretton Woods ?

Dans la succession de chocs inédits que subissent nos économies, les occasions ne manquent pas de remettre en cause l'importance de la finance. Faudrait-il dès lors, comme le proposent certains économistes, aller jusqu'à supprimer toute latitude à la finance, et redonner le pouvoir de fixation des taux de change et des taux d'intérêt à l'autorité publique ?

En revenir à Bretton Woods ?

© Isopix

Dans la succession de chocs inédits que subissent nos économies, les occasions ne manquent pas de remettre en cause l'importance de la finance. Faudrait-il dès lors, comme le proposent certains économistes, aller jusqu'à supprimer toute latitude à la finance, et redonner le pouvoir de fixation des taux de change et des taux d'intérêt à l'autorité publique ? Pour étayer pareille thèse, la période de Bretton Woods est citée en exemple : il n'y a pas eu de crise financière durant cette période, marquée par un autoritarisme économique plus important. Ayant personnellement passé quelques années à étudier la période de Bretton Woods au cours de mes travaux académiques, cela me semble un peu rapide...

Stabilité apparente...

Il est vrai qu'en apparence, la période de Bretton Woods a été marquée par une stabilité des taux de change (forcément, puisqu'ils étaient fixés... mais ajustables), par une croissance très correcte en moyenne sur la période, par une inflation contenue et par l'absence de crise financière à l'échelle mondiale. Et de fait, en raison du triangle d'incompatibilité de Mundell, la volonté des Etats signataires de l'accord de Bretton Woods de fixer les taux de change et de conserver leur autonomie en matière de taux directeur nécessitait d'imposer des contrôles sur les mouvements de capitaux. La faiblesse de ceux-ci, couplée à des contraintes techniques évidentes (pas de plate-forme électronique, pas de transferts électroniques, segmentation des marchés financiers,...), empêchait donc, en quelque sorte, qu'une crise financière locale ne se répercute à l'ensemble des économies.

... mais déséquilibres internes

Mais tout n'était pas si rose du temps de Bretton Woods. Tout d'abord, la restriction des mouvements de capitaux empêchait une bonne allocation des ressources financières. Par ailleurs, et c'est le plus important, la fixité des changes et l'autonomie de taux d'intérêt ne garantissaient en rien que les économies se développaient au même rythme. Dès lors, des déséquilibres macro-économiques de plus en plus profonds se sont creusés entre les différentes économies (américaine et européennes en particulier à l'époque), ce qui a conduit à l'implosion du système et à une correction brutale par l'intermédiaire des taux de change. La perméabilité de plus en plus importante des restrictions sur les mouvements de capitaux a certes joué le rôle d'étincelle, mais ce sont bien les déséquilibres macroéconomiques qui étaient à la base de l'implosion. En d'autres mots, un système cadenassé sur le plan des taux de change et des mouvements de capitaux présente une stabilité apparente, aussi longtemps qu'il est capable de supporter ses déséquilibres internes. Une fois la limite atteinte, rien ne peut empêcher une correction brutale.

La période de Bretton Woods doit donc aussi être évaluée en tenant compte des années 1970, marquées par la crise, l'inflation importante et la volatilité des taux de change, car ces années représentaient aussi une sorte de "purge" suite aux déséquilibres de la période de Bretton Woods qui n'avaient pu être évacués. Et ce n'est que 10 ans plus tard, dans les années 1980, que la finance s'est libéralisée plus fortement, exposant l'économie mondiale à de nouveaux risques, mais lui offrant aussi, on l'oublie parfois, de nouvelles opportunités.

Une capacité d'ajustement n'a jamais été autant nécessaire

Concrètement donc, outre le fait que techniquement, il soit difficile de cadenasser aujourd'hui les mouvements de capitaux, et outre le fait que livrer l'autorité des taux de change et des taux d'intérêt à un quelconque ministère irait à l'encontre de l'efficacité économique, l'économie mondiale a plus que jamais besoin de la soupape de décharge que représentent les taux de change. Sachant qu'aucune monnaie n'a aujourd'hui la suprématie suffisante pour justifier un rôle de monnaie de référence à long terme et que l'économie mondiale est formée de blocs évoluant à des rythmes de croissance et selon des modèles trop différents, des variables d'ajustement sont indispensables. Des mouvements de capitaux peuvent également compenser temporairement les déséquilibres entre les blocs économiques. Par contre, qu'il soit nécessaire de diminuer les risques auxquels nous exposent les dynamiques propres aux marchés financiers est indéniable. Mais cela ne passe pas nécessairement par une repolitisation de la sphère financière.

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