Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

23/02/12 à 14:36 - Mise à jour à 14:36

Economist blues

Le rayon "Economie" d'une librairie attire toujours mon attention. Traditionnellement très confidentiel, il est souvent coincé entre les rayons bien plus fournis consacrés au management d'un côté et au marketing de l'autre. Cependant, depuis le début de la crise économique et financière, mon rayon favori a pris beaucoup plus d'importance, au point de déborder sur les présentoirs traditionnellement réservés à des matières a priori plus attirantes.

Economist blues

© Isopix

Le rayon "Economie" d'une librairie attire toujours mon attention. Traditionnellement très confidentiel, il est souvent coincé entre les rayons bien plus fournis consacrés au management d'un côté et au marketing de l'autre. Cependant, depuis le début de la crise économique et financière, mon rayon favori a pris beaucoup plus d'importance, au point de déborder sur les présentoirs traditionnellement réservés à des matières a priori plus attirantes. Une des conséquences de la crise a en effet été de remettre au devant de la scène l'économie "pure", souvent considérée à tort comme trop théorique et trop technique.

De la mise en cause aveugle de la science économique...

En parcourant récemment les ouvrages proposés en avant-plan, la déception fut pourtant à la hauteur de l'intrigue que me suscitait la soudaine popularité de "ma" discipline. Les ouvrages aux titres les plus accrocheurs les uns que les autres fleurissent en effet. Au-delà d'un marketing bien étudié, un autre point commun rassemble la plupart (pas tous heureusement) des ouvrages dédiés à la crise qui ont la cote en ce moment : l'opposition sans nuance au passé et à tous ceux qui ont participé, de près ou de loin, au système économique en place au cours des 20 dernières années. D'une tonalité douteuse, certains ouvrages virent même au pugilat : contre les banques, bien sûr, mais aussi contre les gouvernements, les banques centrales et bien entendu leurs sbires : les économistes.

Le contenu de nombreux ouvrages, que je me force à lire pour pouvoir les critiquer aujourd'hui, est malheureusement aussi faible que leur titre n'est accrocheur. Il semble que de nombreux auteurs se découvrent soudain une âme d'économiste et avancent que leur intuition était la bonne. En fait, depuis 2009 jamais autant d'auteurs n'ont affirmé avoir prédit la crise... La plupart des ouvrages ne dépassent cependant pas le domaine du superficiel et de l'intuition. En économie, celle-ci est souvent de mauvais conseil. Par ailleurs, se baser sur des rumeurs ou des anecdotes décrivant ce qui s'est passé dans tel bureau de tel dirigeant ne sert à rien. Les mécanismes économiques sont complexes et il ne suffit pas d'en maîtriser quelques notions pour trouver soudainement la solution à la crise et affirmer que tous les auteurs précédents faisaient fausse route. Même si le débat économique ne doit pas être confiné aux seuls spécialistes, n'acceptons pas que tout et n'importe quoi soit écrit sur cet enjeu aussi complexe qu'important qu'est le devenir de notre modèle économique et social.

Dès lors, puis-je vous conseiller, si vous êtes intéressés par les enjeux de la crise mais aussi par la critique (intelligente) du système en place, de vous détourner des ouvrages à la mode et de découvrir des auteurs comme Michel Aglietta, ou Jacques Attali, qui offrent bien plus de relief ? Et en passant, notons que ces auteurs nourrissaient il y a 10 ou 15 ans déjà le débat que beaucoup d'apprentis sorciers pensent lancer aujourd'hui. Et pourquoi ne pas relire la Théorie générale de Keynes, écrite dans les années 1930? Vous seriez surpris.

... aux attaques frontales envers les économistes

Quant aux économistes, ils sont présentés comme des terroristes voués au néo-libéralisme, à la solde de l'argent roi. Ainsi il y a quelques jours dans un grand quotidien, un sociologue enseignant à l'université, donc a priori alerte à ne pas verser dans les lieux communs ou les intuitions douteuses, affirmait même que "le marché n'est pas tout et on n'a pas seulement besoin d'économistes à la vue étroite, mais aussi de personnes qui ont des attitudes critiques par rapport à la connaissance". L'économiste moyen serait donc étroit, néolibéral et d'une froideur sans pitié. Alors puisque la période est à l'indignation, permettez-moi ici de m'indigner contre une certaine littérature et plus généralement un certain courant de pensée dont le but est probablement davantage de surfer sur la vague de la crise, plutôt que de l'expliquer et de faire avancer le débat. Je vous suggère d'y prendre garde lors de votre prochaine visite en librairie !

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