Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

03/05/13 à 09:57 - Mise à jour à 09:57

De profondes turbulences idéologiques

D'aucuns préconisent de confisquer l'épargne des rentiers afin de rembourser la dette publique. Après tout, cette dernière trouve sa contrepartie dans des actifs accumulés, pour partie, par la population. Pour les aficionados des grands soirs léninistes, il ne serait donc pas illogique d'effectuer une immense compensation.

De profondes turbulences idéologiques

© Reuters

Malheureusement, la naïveté de l'idée confine au simplisme ainsi qu'à l'injustice sociale et générationnelle. De surcroît, si la solution est d'appauvrir les rentiers (au motif qu'ils possèdent les actifs qui seraient la contrepartie de la dette publique), la difficulté est que ces derniers sont dilués dans toute la population au travers de systèmes de pensions et de protection fondés sur la répartition collective et non pas sur la capitalisation individuelle.

Le paradoxe est là : la richesse apparente du pays se reflète dans des engagements collectifs multiples. Les rentiers ne constituent plus une classe sociale segmentée, puisque nous sommes tous débiteurs et créanciers d'un système d'impôts, de cotisations, de transferts sociaux et de pensions. Tout se passe comme si la dette publique était devenue un système de solidarité dont on ne peut plus distinguer les protagonistes. En d'autres termes, la dette publique a "déstratifié" les classes sociales. Nous sommes solidairement liés les uns aux autres dans un inextricable imbroglio intra- et intergénérationnel qui reflète peut-être le modèle belge, à savoir un schéma sociologique compliqué qui assure un certain ordre social en empêtrant chaque citoyen dans une relation compliquée à l'Etat.

Droit d'inventaire
Il y a un autre problème : l'impôt ou le report de la dette ne suffiront pas à honorer les engagements de l'Etat, alors que ces derniers sont grevés par une immense dette publique et un système de financement des travailleurs inactifs (en nombre croissant) par des travailleurs actifs (en nombre relativement décroissant). Mais les prochaines générations vont-elles accepter l'héritage des dettes publiques sans exercer un droit d'inventaire ? C'est loin d'être certain.

Pendant longtemps, j'ai cru que la fin de l'Etat-providence allait découler d'un choc de marché d'une envergure comparable à celui qui fut traversé en 1979-1981. Mais j'ai peut-être commis une erreur de jugement en ce que la crise actuelle met le modèle social global en question. Au risque d'être mal guidé par mon intuition, nous entrons peut-être dans des turbulences idéologiques qui seront liées à la nécessité d'assurer l'ordre social du remboursement de la dette publique tout en se dépêtrant d'un modèle de subsides sociaux devenu impayable.

Comme la protection professionnelle est fondée sur un système d'assurance collective, elle-même bâtie sur l'emprunt public, la résorption de ce dernier pourrait inciter certains à évoquer une étatisation accrue de toute l'économie. L'Etat devrait, par exemple, conserver une forte tutelle sur le secteur financier pour canaliser l'épargne populaire vers son propre financement. En bonne logique intuitive, le système d'Etat-providence risquerait de se transformer en piège financier pour toute la population et non pas pour certaines classes de contribuables.

Mais pourquoi imaginer que la fin de l'Etat-providence s'échouerait peut-être dans plus d'étatisation plutôt que dans une confrontation à l'économie de marché ? Parce que nos économies n'ont montré aucune capacité de rebond politique depuis cinq ans et que le réflexe de protection des avantages acquis a (temporairement ?) vaincu la créativité d'une jeunesse accablée par le chômage et une dette publique qui est un legs insupportable.

Pourtant, je reste convaincu que le libre-échange et la liberté individuelle sont un modèle supérieur à toute étatisation croissante de l'économie. Mais, dans tous les scénarios, les prochaines années révéleront des ajustements inattendus et de profondes dissensions idéologiques. Plus d'Etat ne résoudra rien, au contraire. Cette crise est celle de nos futurs. Ils doivent être reformulés, avec justice, optimisme, confiance et volonté.

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