Camille van Vyve
Camille van Vyve
Rédactrice en chef adjointe de Trends-Tendances.
Opinion

19/11/12 à 12:01 - Mise à jour à 12:01

C'est ceux dont on parle le moins qui importent le plus

D'un côté, 9.629.091 millions de kilomètres carrés et 313 millions d'habitants. De l'autre, 9.677.009 et... 1.350 millions d'habitants. Pourquoi donc, la semaine dernière, toutes les caméras du monde étaient-elles tournées vers l'Amérique ?

C'est ceux dont on parle le moins qui importent le plus

Alors qu'au même moment, la Chine, qui, selon l'OCDE, deviendra la première puissance économique mondiale à l'horizon 2016, faisait publiquement connaître Xi Jinping comme le plus que probable successeur de Hu Jintao, l'actuel secrétaire général du Parti communiste chinois et donc président de la nation ?

La raison principale de cette relative indifférence tient en un seul mot : élection. Alors qu'aux Etats-Unis, la course à la Maison- Blanche consiste en un battage médiatique faramineux, dont le coût se chiffre en milliards de dollars, en Chine, on vous le donne en mille, il n'y a tout simplement pas d'élection. C'est comme ça : "le" Parti, qui fêtera ses 70 ans au pouvoir en 2019 (un cap fatidique au regard du destin des autres grands régimes communistes), désigne lors de son grand Congrès quinquennal ceux qui feront partie du bureau politique, l'antre du pouvoir suprême de la Chine. Pas de suspense, pas de voix au chapitre : les Chinois et les Chinoises n'ont qu'à opiner du bonnet. Et le reste du monde aussi.

Et pourtant. La figure bonhomme et discrète de Xi Jinping devrait, si pas faire trembler, à tout le moins marquer les esprits. Car, comme l'écrit pompeusement le People's Daily, la plus grande tribune du Parti, "jamais auparavant la Chine n'a reçu autant d'attention du monde, et aujourd'hui plus que jamais, le monde a besoin de la Chine". Toute subjective que soit cette plume, elle n'a sans doute pas tout à fait tort : deuxième, la Chine ne l'est sans doute qu'en raison de son incapacité à traiter des problèmes globaux comme le réchauffement climatique ou la crise financière. Mais pour le reste, elle domine le monde : l'Afrique lui vend massivement ses minéraux, les Etats-Unis sont son premier partenaire commercial, et l'Europe asséchée lorgne avidement les monceaux de devises accumulées dans ses coffres.

Sauf que. Cette suprématie, la Chine pourrait la conserver, voire même l'asseoir, tout comme la perdre. Xi Jinping arrive en effet à un point d'inflexion : sous Hu Jintao, l'économie chinoise (exprimée en dollars) a quadruplé en taille, et une couverture pour soins de santé - bien que basique - est désormais accessible à 95 % de la population, alors qu'elle ne concernait que 15 % en 2000. Depuis lors (et en grande partie grâce aux réformes économiques de Deng Xiaoping menées dès 1992), une classe moyenne a émergé, dopée par un pouvoir d'achat en hausse constante et vouant une confiance aveugle au Parti. Mais la candeur laisse petit à petit place à l'anxiété. La classe moyenne chinoise est inquiète. Pour la qualité de son environnement et de sa nourriture, pour son épargne qu'elle craint de voir dilapidée par les caprices de son gouvernement et de l'économie globale.

L'émergence des médias sociaux - Sina Weibo en tête, le pendant chinois de Twitter, forcément interdit sous ces latitudes - permet à cette classe moyenne d'exprimer son mécontentement, chose qui n'avait jamais été possible auparavant. Elle dénonce les criantes inégalités, remet en cause la toute-puissance du Parti, s'indigne de la corruption, laissant entrevoir une possible et violente révolution. Or les autorités chinoises risquent de ne plus avoir les moyens d'embaucher massivement pour assurer la surveillance et le maintien de l'ordre : Mr Xi devra donc, fait inédit, composer avec son peuple.

Pour faire quoi ? Instaurer, enfin, des élections. Car c'est bien cela, la réforme ultime. Pas une mince affaire. Il a 10 ans pour la mettre à exécution.

CAMILLE VAN VYVE, rédactrice en chef adjointe

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