Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

02/11/12 à 10:15 - Mise à jour à 10:15

BCE : une indécente indépendance

De plus en plus de voix s'élèvent pour exiger un changement de mandat de la Banque centrale européenne (BCE), qui est actuellement essentiellement centrée sur le contrôle de l'inflation.

BCE : une indécente indépendance

© Reuters

Il y a 15-20 ans, cette orientation était logique : l'Europe sortait d'une période d'inflation, réalimentée par la réunification allemande, et les Allemands exigeaient légitimement un euro fort comme le mark, dont la robustesse avait discipliné l'économie germanique pendant quatre décennies.

Mais aujourd'hui, comment est-il possible de ne pas pouvoir débattre de ce postulat ancien, alors que la substance de la monnaie, c'est-à-dire l'homogénéité de l'euro, est mise en joue ? C'est un débat important (et plus politique qu'économique), qui ne peut pas être escamoté par des mouvements de marchés ou des décisions secondaires de la BCE.

C'est un débat qui mérite mieux que quelques confidences du président de la BCE ou conclaves entre les dirigeants des grandes nations européennes : il s'agit en effet du phénomène monétaire qui est à la base des rapports socio-politiques.

Certes, Charles de Gaulle disait que la politique de la France ne se faisait pas à la Corbeille (ancienne technique boursière), mais il ne faudrait pas que le sentiment de marché se substitue désormais aux débats séminaux : de quel euro voulons-nous ?

Si les objectifs d'inflation restent bas et que la politique monétaire se rigidifie, la charge de la dette sera reportée aux générations suivantes, avec un risque de frictions sociales dans les pays du sud de l'Europe.

En revanche, si la BCE s'engage dans une politique monétaire plus laxiste qui autorise une inflation acceptable, la charge de la dette sera plus équilibrée en termes de dispersion générationnelle.

Bien sûr, les économistes sérieux savent qu'un rachat massif d'obligations souveraines par la BCE n'est pas indolore. Cela peut même s'avérer contre-productif si l'économie est empêtrée dans un "piège de la liquidité" _concept évoqué lorsqu'une banque centrale injecte des liquidités dans l'économie sans parvenir à relancer la croissance. Les acteurs économiques absorbent ces liquidités, les thésaurisent et ne les dépensent pas.

Mais d'un point de vue macro-économique, la BCE sera responsable de fixer le gradient social de la génération qui devra acquitter la dette publique. C'est la BCE qui déterminera, plus qu'auparavant, le modèle social et de compétitivité du continent. Concrètement, plus elle se concentrera sur son objectif d'inflation, plus elle favorisera les rentiers au détriment des jeunes travailleurs, et vice versa.

Plus généralement, la question se pose de savoir si une banque centrale doit être indépendante. Le seul argument pour justifier cela est que la monnaie doit être garantie par un référent qui lui est supérieur. Or, depuis que les monnaies ne sont plus gagées, la confiance est le seul référent monétaire. Cela pourrait justifier l'indépendance d'une banque centrale dont les prérogatives seraient peut-être dévoyées si la monnaie était sous une tutelle politique.

En même temps, est-il opportun que la BCE puisse invoquer son indépendance pour fixer le gradient social du rééquilibrage générationnel européen ? C'est une question complexe. Force est de constater qu'après les grandes crises, les pouvoirs politiques nationalisent souvent les banques centrales, afin de les utiliser au titre d'outil de gestion socio-politique. A l'intuition, cet état de fait devra être débattu.

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