Geert Noels
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Retrouvez chaque semaine l'opinion de Geert Noels, chief economist du gestionnaire de fortune Econowealth.
Opinion

28/04/10 à 16:33 - Mise à jour à 16:33

Banquier de droit divin

La banque d'affaires la plus performante du monde est dans l'£il du cyclone. La SEC soupçonne Goldman Sachs de conflits d'intérêts inadmissibles. Elle aurait vendu des produits financiers empoisonnés. Cupidité ou pratiques criminelles ?

Banquier de droit divin

La banque d'affaires la plus performante du monde est dans l'£il du cyclone. La SEC soupçonne Goldman Sachs de conflits d'intérêts inadmissibles. Elle aurait vendu des produits financiers empoisonnés. Cupidité ou pratiques criminelles ?

Tout cela ressemble fort à ce qui s'est passé avec Salomon Brothers dans les années 1980. Michael Lewis l'a décrit de façon magistrale dans son livre Liar's Poker (1989). Les termes rip off, big swinging dick et blowing up a customer étaient devenus des concepts et faisaient partie de la formation de base des collaborateurs de Salomon. Précisément aujourd'hui, Michael Lewis trône à nouveau à la première place de la liste des meilleures ventes du New York Times. Bon timing.

Empoisonner les clients

La plainte à l'encontre de Goldman porte sur une matière très complexe. La banque d'affaires américaine a créé différents (25) CDO (obligations structurées) comportant des ingrédients dont elle savait qu'ils étaient de mauvaise qualité. Elle les vendait aux clients et prenait elle-même des positions short(1) sur les positions sous-jacentes.

La plainte de la SEC (l'autorité de régulation des marchés boursiers US) a trait aux CDO "Abacus 2007-AC1" dans lesquels des nouvelles limites ont été franchies. John Paulson, le gestionnaire du fonds à effet de levier Paulson avec qui Goldman a monté l'opération, a soigneusement choisi des obligations de crédits hypothécaires à risque dits subprimes dont il était convaincu qu'elles ne seraient pas remboursées. Goldman les structurait en CDO, obtenait une notation AAA et les refilait ensuite à des clients ignorants. La banque d'affaires a reçu 15 millions de dollars pour le placement. John Paulson a fait un très bon choix car 100 % des subprimes sous-jacents ont fait défaut. Et il a gagné 1 milliard de dollars, les banques ignorantes ont perdu tout autant. Certaines d'entre elles, comme l'allemande IKB, ont dû être sauvées par les pouvoirs publics. On accuse donc Goldman d'avoir soigneusement choisi le poison des produits toxiques qu'elle a administrés à ses clients et d'avoir elle-même gagné gros sur l'opération.

La banque d'affaires américaine a d'abord déclaré que les clients étaient suffisamment sophistiqués pour évaluer le risque des produits qu'ils achetaient. Elle a aussi été maligne : elle a elle-même acheté une partie de la tranche comportant le plus de risques (qui est devenue sans valeur) mais s'est encore procuré beaucoup plus de primes d'assurance (qui ont été versées). Avec la première partie de l'opération, elle a non seulement convaincu les clients mais a aussi essayé d'amadouer la SEC. Cette semaine, la tactique a changé : Fabrice Tourré - chef du département CDO a été mis à pied. Un homme a été sacrifié pour sauver The Firm.

Vu la complexité de la matière, il sera difficile de condamner vraiment la banque. Goldman est une institution puissante qui dispose des meilleurs avocats et compte parmi ses anciens collaborateurs des personnalités comme les ministres des Finances Robert Rubin et Hank Paulson (pas celui du fonds cité plus haut !). A l'époque, Salomon s'était vu infliger des sanctions légères mais la véritable sanction est venue de la part des clients ; la description précise des pratiques délictueuses de la banque dans le livre de Michael Lewis était trop pénible à supporter. Salomon Brothers a été vendue et le nom a disparu en 2003, souillé par encore plus de scandales.

Cupidité ou arrogance ?

Quant à savoir si Goldman a été pire que les autres banques d'affaires, ce n'est pas certain. Ils ont peut-être fauté pour beaucoup plus d'argent que d'autres. Au cours des cinq dernières années, le cours de Goldman a presté deux fois mieux que les actions financières américaines et européennes ; cela crève les yeux. D'autre part, il y a aussi l'arrogance : le CEO de Goldman Sachs se défendait encore l'an passé en affirmant que "les banquiers effectuent le travail de Dieu". Le régulateur ne peut pas faire grand-chose mais les parties lésées peuvent redonner des proportions terrestres aux allures divines de Goldman. Quand on tombe de si haut, la chute peut s'avérer très longue et très douloureuse.

(1) "Position short" = une position qui procure un bénéfice quand le cours de l'actif baisse.

Réactions : trends@econopolis.be

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