Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas
Journaliste
Opinion

18/06/15 à 15:47 - Mise à jour à 15:47

Quand les banques se rachètent une virginité à 280 milliards

Serait-on revenu aux temps des indulgences, quand on pouvait payer l'Eglise pour absoudre ses péchés, recommencer, et payer à nouveau ?

Quand les banques se rachètent une virginité à 280 milliards

/ © Getty

Entre le début de l'année 2010 et la fin 2014, les 16 principales banques de la planète ont versé en amendes, transactions ou provisions, la bagatelle de 280 milliards d'euros, selon une étude de la fondation britannique CCP Research Foundation. Soit, grosso modo, de quoi sauver la Grèce !

En ces années de crise, les gendarmes anglo-saxons, car ce sont eux qui ont surtout verbalisé, n'ont pas lésiné sur le tarif des infractions. Bank of America à elle seule a payé une ardoise de près de 90 milliards d'euros, et JP Morgan Chase, 46 milliards.

On pourrait croire que ces montants reflètent le caractère exceptionnel de la crise. Mais Chris Stears, qui est directeur auprès de CCP Research Foundation, nous détrompe. Ces amendes ne soldent pas l'héritage d'honteuses pratiques aujourd'hui révolues, dit-il. En 2014, les banques ont continué à payer 60 milliards d'euros d'amendes et elles sont bien parties pour régler en 2015 de nouvelles factures croquignoles : le dernier rapport annuel de JP Morgan Chase indique que la banque a encore à se défendre face aux gendarmes bancaires sur une vingtaine de fronts différents ! Finalement, ces sommes gigantesques payées par les grandes banques universelles feraient presque partie de leur business model.

Bien sûr, ce n'est pas le message que l'on essaie de faire passer, tant du côté des banques que des autorités publiques. On dit vouloir réformer sérieusement le système, renforcer de manière drastique la régulation, exiger des montagnes de fonds propres. Mais dans les faits, les banques bénéficient toujours d'un formidable effet de levier et le dernier échec au parlement européen de la réforme bancaire montre que l'on échoue toujours à séparer les activités à haut risque du métier de banquier classique.

Le système des indulgences n'est certes pas dénué d'avantages. Lorsque, vers 1505, la papauté s'était trouvée aux prises avec un sérieux problème budgétaire (elle ne savait comment financer la construction du somptueux dôme de la basilique Saint-Pierre), elle avait trouvé ce moyen bien pratique pour remplir ses coffres. Aujourd'hui aussi, l'aggravation des pénalités infligées aux banques fait également du bien aux finances publiques. Mais l'histoire nous apprend qu'entre les indulgences et une véritable réforme, il y a l'écart d'un schisme.

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Le problème des dérives des banques ne sera pas réglé par des indulgences mais par une vraie politique économique

Il serait en effet trop facile de rejeter la faute sur les seuls banquiers. Comme l'explique le chief economist de Candriam, Anton Brender, qui a écrit avec Florence Pisani et Emile Gagna un remarquable petit livre sur le rôle de la finance (Monnaie, finance et économie réelle, éditions La Découverte) "si on la laisse à elle-même, la finance fait n'importe quoi". Pourtant, c'est un rouage indispensable entre l'économie réelle et les banques centrales. C'est la finance qui, en dirigeant l'argent et en jaugeant les risques, doit allouer de la meilleure manière possible l'épargne aux activités qui amènent croissance et richesse. Mais quand l'épargne n'est pas canalisée vers des activités productives et utiles, les gestionnaires de cet argent sont tentés de faire, en effet, n'importe quoi.

Ce problème ne sera donc pas réglé par l'octroi d'indulgences mais par une vraie politique économique. C'est aux pouvoirs publics à créer de nouveaux canaux pour acheminer l'argent là où il sera le mieux utilisé. C'est eux qui doivent inciter à financer des infrastructures plutôt que la création de titres adossés à des crédits immobiliers pourris. C'est alors que nous retrouverons le chemin de la croissance. Et que les indulgences sortiront du modèle d'affaires des banquiers.

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