Pourquoi les épargnants sont la cible des banques

04/03/16 à 11:18 - Mise à jour à 06/03/16 à 15:45

Source: Trends-Tendances

La résistance contre un taux d'intérêt négatif sur l'épargne prend de l'ampleur. Beaucoup d'épargnants ont notamment le sentiment que les banques désirent délibérément les toucher. Cinq questions à Patrick Claerhout, le spécialiste des banques du magazine Trends.

Pourquoi les épargnants sont la cible des banques

© belga

Plusieurs banques remettent en question l'actuel taux minimum de 0,11% sur les livrets d'épargne. "Le seuil minimum actuel devient doucement une limite douloureuse", disait le président de Febelfin Rik Vandenberghe lors d'une conférence de presse. Vandenberghe (CEO d'ING Belgique) craint que la BCE diminue encore son taux de dépôt, ce qui ferait une fois de plus augmenter la pression sur la marge d'intérêts des banques. Le spécialiste des banques Patrick Claerhout explique.

"Les taux d'intérêt extrêmement bas mettent une grande pression sur la rentabilité des banques" disait littéralement le président de Febelfin, Rik Vandenberghe. Cependant, beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi les banques craignent les taux bas, alors qu'elles présentent d'excellents résultats. Pouvez-vous expliquer cela?

Patrick Claerhout: "La majeure partie des revenus d'une banque provient de la marge d'intérêts. C'est la différence entre la rémunération que la banque paie pour l'argent de l'épargne et le taux que la banque facture pour les crédits. Du fait des taux bas et de la courbe plate des intérêts, cette marge est déjà sous pression depuis un certain temps. L'effet de la marge d'intérêts qui se réduit, les banques peuvent le neutraliser en accordant davantage de crédits. De cette manière, elles parviennent à maintenir leurs revenus en intérêts nets à niveau. Ensuite, la plupart des grandes banques sont des institutions diversifiées, qui réalisent aussi des revenus de commissions sur la vente de produits d'investissement et de produits d'assurance. Grâce à l'augmentation de la vente de ce type de produits, les banques ont enregistré plus de revenus en 2015. Pour finir, un effet à caractère unique a joué l'an dernier. Beaucoup de clients ont refinancé leur crédit logement et ont payé une amende pour cela. Ces revenus exceptionnels ont eu un effet favorable en 2015 mais disparaissent à partir de cette année."

Quelles mesures les banques peuvent-elles encore prendre pour maintenir leur marge bénéficiaire à niveau?

Patrick Claerhout: "Il y a deux manières de maintenir les marges bénéficiaires à niveau. D'une part, les banques visent à diversifier leurs revenus, en vendant davantage d'investissements et d'assurances. Ce qui leur permet d'être moins dépendantes de la situation des taux d'intérêt. D'autre part, elles compriment les coûts, en fermant des agences et en licenciant du personnel. La transition vers plus de services digitaux devrait à terme aussi inclure une réduction des coûts."

Pourquoi les banques payent-elles des 'intérêts de pénalité' de 0,3% pour déposer leur argent auprès de la BCE ?

Patrick Claerhout: "La BCE désire relancer la croissance économique et l'inflation. En Europe, la croissance est surtout financée par les banques. C'est pourquoi la BCE désire inciter les banques à accorder des crédits souples aux entreprises et aux particuliers. L'argent que les banques n'utilisent pas pour l'attribution de crédits, elles le déposent souvent temporairement auprès de la banque centrale. Par l'application d'un taux d'intérêt négatif de 0,3% sur ces sommes, les banques sont découragées à mettre leur argent de côté. Elles ont davantage intérêt à le prêter aux clients. Mais les banques font bien sûr une analyse de crédit. Elles ne vont pas prêter de l'argent à tout le monde comme ça. Elles désirent garder les risques limités. De plus, les banques ne peuvent pas convertir tous les dépôts de l'épargne en crédits. Les crédits ont en effet une longue durée, alors que l'argent épargné peut être réclamé à tout moment. C'est pourquoi les banques sont obligées de maintenir un matelas de liquidité. Celui-ci consiste surtout en cash auprès de la BCE et en obligations d'Etat (mais pour les durées jusque cinq ans, celles-ci ont déjà souvent aussi un taux d'intérêt négatif)."

Les banques rencontreront-elles des problèmes si Draghi annonce le 10 mars - ou plus tard - qu'il diminue encore le taux de dépôt?

Patrick Claerhout: "On s'attend à ce que la BCE diminuera encore le taux de dépôt le 10 mars. Les banques craignent qu'elles devront tantôt payer -0,4 ou même -0,5% d'intérêts sur l'argent qu'elles déposent auprès de la BCE. Ce qui ferait encore augmenter leurs coûts financiers. Cette augmentation de coûts, elles désirent pouvoir la répercuter sur leurs clients. C'est pourquoi elle demandent la suppression du seuil minimum de 0,11% des intérêts qu'elles doivent elle-mêmes payer pour l'argent de l'épargne. Le raisonnement est: si nous devons payer pour parquer notre argent auprès de la banque centrale, alors le client qui parque son argent chez nous aussi. Notre pays a en effet un grand excédent d'épargne: les moyens de l'épargne excèdent largement la demande locale de crédits."

Imaginons que les épargnants vont devoir payer pour garder leur argent dans les banques. Que se passera-t-il alors, selon vous?

Patrick Claerhout: "Il y a trop d'opposition de la part du public contre un taux d'intérêt nul ou négatif. Il y a beaucoup de chance que les gens retireront leur argent en cash et le mettront dans un coffre-fort ou sous leur matelas. Pour les banques, ce ne serait pas une bonne affaire. Elles mènent depuis des années déjà une lutte contre le cash, car il représente pour elles un important poste de coûts. D'un point de vue commercial et pour la relation clients, la facturation d'un intérêt sur l'argent de l'épargne pourrait avoir de lourdes conséquences. Pour la confiance des consommateurs dans le système financier et dans la valeur de l'argent, cela pourrait être néfaste."

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