Luc Coene: "La BCE doit acheter des obligations d'état"

07/11/14 à 12:19 - Mise à jour à 12:17

Source: Trends-Tendances

L'inflation faible persistante et le redressement à nouveau grippé de la zone euro mettent la Banque Centrale européenne sous pression de prendre encore davantage de mesures non conventionnelles. Luc Coene est le premier administrateur de la BCE à plaider ouvertement pour l'achat d'obligations d'état.

Luc Coene: "La BCE doit acheter des obligations d'état"

Luc Coene, gouverneur de la Banque nationale de Belgique. © Belga

Lors de la réunion sur les intérêts qui s'est tenue ce jeudi, le président de la BCE Mario Draghi a déclaré que la BCE agira davantage en cas de nécessité, et que le conseil d'administration entier, composé de 26 personnes, partage cette vision. Pour l'instant, la BCE se tient aux mesures annoncées précédemment pour assouplir la politique monétaire en rachetant des crédits d'exploitation reconditionnés et des obligations sécurisées. Draghi a réitéré son ambition d'augmenter le bilan total de la BCE de 1.000 milliards d'euros. Cependant, il ne dit pas si et quand la BCE souhaite faire face au danger de déflation avec un achat à grande échelle d'obligations d'état, comme le faisait la Banque centrale américaine. Selon de nombreux observateurs, c'est la seule façon de remportant du succès même si Jens Weidmann, le président de la Banque centrale allemande, est résolument opposé à l'achat d'obligations d'état.

Pourtant, Draghi n'est plus le seul à plaider pour une politique plus ferme. Luc Coene, membre du conseil d'administration de la BCE en tant que gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, est le premier à se prononcer ouvertement pour l'achat d'obligations d'état.

Les perspectives d'inflation continuent à baisser en Europe. La BCE fait-elle assez pour lutter contre ce danger ?

Luc Coene: "En novembre 2013, j'ai déjà signalé le danger d'une inflation faible persistante, mais la BCE ne l'a pas suffisamment pris au sérieux. Aujourd'hui, ce risque existe toujours. Je ne pense pas que nous évoluions vers une déflation, mais une inflation faible persistante en soi est très malsaine. Elle ralentit le désendettement et réduit l'espace pour les pays qui ont dû prendre des mesures structurelles, ce qui fait qu'ils ont besoin de davantage de temps. Aussi, le mandat de la BCE de garder l'inflation légèrement en dessous des deux pour cent est très actuel. Je reste convaincu que la BCE n'agit pas suffisamment pour stimuler l'inflation et la croissance économique".

Un assouplissement quantitatif poussé comme aux États-Unis est-il possible (l'achat d'obligations d'état) ?

Luc Coene: "Pourquoi pas? C'est le sujet de toute une discussion théologique, et j'utilise consciemment le mot "théologique" car il ne s'agit plus de choses rationnelles, mais d'une question de croyance. Pour certaines personnes, l'achat d'obligations d'état est un problème essentiel. C'est pourquoi la BCE a cherché une façon pragmatique de tout de même pomper de l'argent dans le système. À l'heure actuelle, elle le fait en achetant des obligations sécurisées et des crédits reconditionnés, mais ce marché est relativement petit et pas très liquide. Je me demande vraiment si l'on peut atteindre notre objectif avec les instruments qui sont sur la table. Même si nous décidions d'acheter également des obligations d'entreprises, on ne réussira pas".

Cette discussion n'entraîne-t-elle pas de gros conflits au sein de la BCE? Mario Draghi (le président de la BCE) et Jens Weidmann (le président de la Bundesbank) s'entendent-ils toujours ?

Luc Coene: "Il est normal d'avoir ce genre de désaccords. Il est évidemment exact qu'un QE réel (quantitive easing) n'est pas sans risques, cela signifie que l'on injecte beaucoup de liquidités dans l'économie sans certitude que cela stimule la demande et les perspectives d'inflation.

"Personnellement, je trouve que vu les perspectives d'inflation et de croissance négatives, il faut prendre le risque. Le danger d'une inflation faible est plus important que le risque de l'une ou l'autre bulle, que le cas échéant, nous pouvons tenter de maîtriser grâce à nos instruments macro-prudentiels. Si vous en tenez compte, je pense qu'il est indiqué de commencer à acheter des obligations d'état".

Le but est-il de ramener le total bilantaire de la BCE à 3.000 milliards d'euros ?

Luc Coene: "Nous n'avons pas fixé de chiffre, mais nous souhaitons en tout cas élargir le bilan. C'est la seule façon qui reste de mener une politique monétaire souple. Ces dernières années, le bilan de la Fed a fortement progressé, alors que celui de la BCE a baissé jusqu'à 2.000 milliards, ce qui a fait monter le cours de l'euro et freiné l'exportation.

Comment remettre l'économie européenne sur les rails? L'Allemagne ne peut-elle pas stimuler davantage son économie ?

Luc Coene: "Il y a eu un redressement jusqu'au milieu de l'année, mais le moteur allemand s'est arrêté à cette époque-là. Je pense que les événements en Ukraine et en Russie ainsi que les sanctions commerciales annoncées, ont rogné le redressement fragile. Il semble que le moindre incident suffit à interrompre le redressement européen".

"Au vu des circonstances actuelles, on peut s'interroger sur l'utilité d'un excédent budgétaire allemand. L'Allemagne et l'Europe auraient davantage intérêt à un équilibre ou un petit déficit budgétaire. Ce serait par exemple une réforme des impôts ou un ensemble d'investissements destinés à rendre possible une croissance durable, qui renforcent le redressement. Cependant, les réformes structurelles à instaurer, surtout en France et en Italie, sont tout aussi importantes. C'est la seule façon de renforcer la rentabilité et la confiance des entreprises, ce qui doit entraîner de nouveaux investissements et une croissance économique".

Daan Killemaes et Patrick Claerhout

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