Le shadow banking pousse les banques vers l'abîme

23/05/11 à 09:38 - Mise à jour à 09:38

Source: Trends-Tendances

La taille des actifs gérés par la banque de l'ombre dépasse celle du secteur bancaire traditionnel. Problème : les activités du shadow banking échappent au radar des régulateurs. A défaut de régulation, ce secteur sera-t-il le détonateur d'une nouvelle crise bancaire ?

Le shadow banking pousse les banques vers l'abîme

© Belga

C'est l'inquiétude du moment : le shadow banking va-t-il faire replonger les banques, l'économie et les Etats au fond du gouffre ? Pour le cabinet de consulting Oliver Wyman, ce scénario est cousu de fil blanc. Et il interviendra plus vite qu'on ne pourrait le croire. Dans un rapport rendu public au sommet de Davos, ce cabinet spécialisé dans le management des risques industriels anticipait une croissance rapide du secteur de la finance de l'ombre à partir de 2011, car de "nouveaux produits financiers permettant une désintermédiation du très régulé secteur bancaire en faisant se rencontrer directement emprunteurs et investisseurs à long terme, tels les fonds de pension et les compagnies d'assurances, vont gagner en importance." Et le cabinet de faire un exercice d'économie-fiction fixant le cataclysme économique le 26 avril 2015.

Inquiétante car crédible, l'analyse du cabinet Oliver Wyman pêche peut-être dans son calendrier. Car on peut se poser la question : pourquoi cette crise n'aurait elle lieu qu'en 2015 et non pas cette année ou l'an prochain ? Pour Georges Ugeux, président de Galileo Global Advisers, le cataclysme est à nos portes : "Les dérives de la spéculation ne se sont pas arrêtées avec la crise financière de 2007, assure-t-il. Ce qui m'inquiète, ce sont les nombreux baromètres qui montrent que la situation empire et que les décideurs sont dans le déni total. Sans une rapide purge des banques européennes et des restructurations de la dette, nous courons vers une nouvelle crise financière dans les prochains mois car le shadow banking, les dettes souveraines et les bulles spéculatives sont les ingrédients d'un cocktail explosif."

Des liens étroits

Déjà à l'origine de la crise des subprimes, les activités des "banques de l'ombre" continuent de se développer plus rapidement que celles des banques classiques. Que ce soit la titrisation ou l'intermédiation des crédits - soit des opérations échappant au radar des régulateurs -, ces activités trouvent un second souffle auprès du secteur bancaire traditionnel. Et ce marché est gigantesque : 16 trillions de dollars d'engagements, selon les calculs de la Fed de New York (20 trillions avant la crise), soit bien plus que les engagements des banques commerciales (13 trillions). Selon une note publiée récemment par le Centre d'Analyse Stratégique (CAS) français, à la fin de l'année 2008, 64 % du total des actifs sous gestion étaient basés offshore, essentiellement aux Caïmans et aux îles Vierges britanniques, tandis que des places comme Singapour et Hong Kong sont prépondérantes pour les échanges de produits dérivés.

"L'imbrication et la dépendance fonctionnelle entre les places conventionnelles et non conventionnelles constituent le fait marquant de ces dernières années", pointe le CAS dans une note récente. Et l'organisme français de dessiner les contours d'un système dans lequel les centres financiers offshores comme les îles Caïmans, le Liechtenstein, Jersey, Guernesey, les Bahamas ou les Bermudes, gravitent autour des places financières américaine, britannique et luxembourgeoise. Autant de centres qui jouent un rôle essentiel dans le développement de la finance de l'ombre. "Ce réseau d'intermédiation n'est pas neuf mais il s'est accéléré aux Etats-Unis depuis les années 1980 à un tel niveau qu'il porte en lui les germes d'un nouveau risque systémique", assure l'anthropologue-économiste belge Paul Jorion, auteur du Capitalisme à l'agonie.

Il est vrai que l'extrême interconnexion entre les acteurs de la chaîne crée un système dangereux. Comme des soeurs siamoises, les plus grandes banques du monde sont liées entre elles par leurs relations de contreparties qui comprennent le crédit interbancaire et les positions hors bilan. Elles le sont également vis-à-vis des hedge funds les plus puissants, soit parce qu'elles les détiennent en tant que banques d'affaires, soit en tant que bailleurs de fonds, soit elles sont leur prime broker. Autant de liens qui font du shadow banking bien plus qu'une collection d'institutions financières.

"En soi, le shadow banking n'est pas un problème puisqu'il a son utilité économique, avance Georges Ugeux. Mais, comme ce type d'activité porte un risque d'illiquidité, il faut absolument déconnecter le shadow banking et les banques traditionnelles en limitant l'encours en fonds propres et en crédits que les banques peuvent avoir dans le shadow banking. Le risque global des banques sur ce secteur ne doit pas dépasser les 10 % de leurs activités."

Des régulateurs battus d'avance ?

Aux Etats-Unis, une première salve régulatoire a vu le jour avec le Dodd-Frank Act. Si cette réforme ne vise pas directement le shadow banking, elle contient des dispositions qui améliorent le contrôle de certains de ses acteurs comme les hedge funds surtout, les broker-dealers et les agences de notation. "Non seulement les 19.000 hedge funds sont désormais sous le contrôle du gendarme américain des marchés financiers mais les produits titrisés seront encadrés et plus transparents", assure Georges Ugeux. Pour autant, de nombreux acteurs (comme les fonds monétaires) et instruments financiers (comme les transactions de repurchase agreement, qui interviennent dans le refinancement à court terme des institutions) sont laissés hors du champ d'application de la loi, ce qui pourrait permettre au shadow banking d'adapter son fonctionnement aux faiblesses de la régulation.

Face aux contraintes prudentielles imposées par Bâle III, qui est l'autre grand chapitre censé mettre ces centres financiers offshore sous contrôle, les lobbies des banquiers continuent d'être à pied d'£uvre. Pour eux, ces nouvelles règles auraient pour conséquence inévitable de créer une nouvelle bulle. Car pour se conformer aux exigences en fonds propres supérieurs définies par le Comité de Bâle, les banques mondiales vont devoir lever près de 775 milliards d'euros. Une levée de fonds qui n'est pas sans conséquence sur leurs profits. Dès lors, pour satisfaire l'appétit de leurs actionnaires, les dirigeants des institutions bancaires n'auraient d'autre choix que de recourir à la finance de l'ombre au détriment de la stabilité financière.

Le salut viendra-t-il des régulateurs ? Dans sa note, l'organisme CAS dessine diverses pistes afin que les centres financiers offshore ne restent pas des angles morts de la régulation financière. Un voeu pieux selon Paul Jorion : "Techniquement, il est facile de mettre en application ces mesures et de circonscrire le shadow banking. Il suffirait par exemple d'une injonction demandant aux chambres de compensation type Clearstream d'interrompre les transactions financières entre la France et les îles Caïmans ou encore d'interdire les transactions financières inutiles comme les paris sur les fluctuations de prix. Mais la tolérance politique et régulatoire accordée aux centres financiers offshore s'expliquent par une volonté politique d'offrir de l'optimisation fiscale et un positionnement concurrentiel aux entreprises locales vis-à-vis des entreprises étrangères. Et il n'est pas certain que la volonté politique soit présente car, tant en France qu'en Allemagne, les échéances électorales se préparent. Et puis, une transformation profonde du système bancaire ne se fera pas avant le déclenchement d'une nouvelle crise et si tout s'effondre demain, il faudra encore 20 ans avant de parvenir à encadrer les dérives du système bancaire mondial."

Valéry Halloy

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