La City, terre "d'esclavage"?

21/08/13 à 15:06 - Mise à jour à 15:06

Source: Trends-Tendances

Après le décès d'un stagiaire de Bank of America, les médias britanniques s'indignent des horaires de travail des apprentis du secteur bancaire. Des témoignages révèlent une culture professionnelle qui pousse à dépasser ses limites, quel qu'en soit le prix.

La City, terre "d'esclavage"?

© Reuters

Cinq ans après la crise financière, revoilà les grandes banques d'affaires au coeur d'une polémique. Ce ne sont pas leurs dirigeants qui font ce mercredi la une de la presse britannique, mais les petites mains: les stagiaires d'été, dont l'un est décédé jeudi, ainsi que leurs conditions de travail.

Moritz Erhardt, un Allemand de 21 ans en stage chez Bank of America à Londres, a été retrouvé sans vie par ses colocataires. Il logeait dans une résidence étudiante de Bethnal Green, à l'est de la capitale, comme quelque 300 de ses homologues, embauchés pour l'été par les groupes de la City, le quartier d'affaires londonien. D'après le quotidien The Independent qui s'est emparé de l'affaire, le jeune homme avait déjà effectué plusieurs stages dans la finance, chez Morgan Stanley et à la Deutsche Bank. Il devait finir ses sept semaines de formation dans quelques jours, au sein de Merrill Lynch, la banque d'investissement de "BoA".

La "tournée magique", ou deux journées en une

Rien n'a encore filtré sur les causes de sa mort. D'après The Independent, il aurait pu souffrir d'épilepsie. C'est pourtant son rythme de travail semble-t-il démentiel que la presse pointe du doigt. Selon les témoignages recueillis par différents médias, le jeune homme aurait travaillé trois jours sans dormir. "Il a apparemment enchaîné huit nuits blanches en deux semaines", affirme un stagiaire de la même résidence.

Expérimenter la vie d'un analyste à plein temps

Au-delà de son cas -dont rien ne prouve que la mort soit liée à son stage- ce sont les conditions de travail infligées aux stagiaires de la banque qui sont mises à l'index. Au point que The Independent parle "d'esclavage". Les horaires à rallonge -comme ceux que pratiquent les salariés en poste dans le secteur- seraient monnaie courante, notamment chez les "summer analysts" qui se succèdent l'été dans les grandes banques. Morgan Stanley leur promet d'ailleurs sur son site "d'expérimenter la vie d'un analyste à plein temps".

Parmi les abus évoqués par la presse, la pratique de la "tournée magique": un taxi ramène les stagiaires chez eux au petit matin, puis attend au pied de l'immeuble qu'ils se douchent et se changent, avant de les redéposer au bureau pour une nouvelle journée de travail.

Les jeunes embauchés dans les banques d'investissement -avec ceux des divisions fusions-acquisitions- seraient les premières victimes des horaires délirants. "Est-ce que les gens de [ce secteur] font parfois des grosses journées? Oui, c'est le cas", a d'ailleurs admis le porte-parole de Bank of America, en réponse aux questions sur le décès de Moritz Erhardt.

Red Bull et amphétamines

La question enflamme les discussions sur le forum WallStreetOasis.com, qui se veut "l'une des plus grandes communautés en ligne sur la finance", des deux côtés de l'Atlantique. De nombreux internautes y débattent depuis dimanche de la mort du stagiaire londonien. Certains se montrent sceptiques, d'autres témoignent des abus. "Je me souviens avoir travaillé une fois 41 heures d'affilée et avoir commencé à délirer vers la fin, témoigne l'un d'eux. Je suis sûr que beaucoup d'entre nous ont aussi connu de telles histoires."

J'ai connu beaucoup de semaines de plus de 130h qui m'ont emmené à deux doigts du délire

"En tant que salarié de la banque, je peux vous dire de première main que la compétition féroce qui y règne vous pousse à faire des choses terribles pour votre corps, poursuit un autre. J'ai connu beaucoup de semaines de plus de 130h qui m'ont emmené à deux doigts du délire, et entre le stress et la caféine, j'ai aussi eu des palpitations." Pour cet internaute, la mort de Moritz Erhardt, même si elle ne s'avère pas liée à ses horaires, devrait agir comme un "avertissement pour tous les gens du secteur": "Peut-être que boire cette RedBull [une boisson énergisante, ndlr], avaler ce comprimé d'Adderall [un psychostimulant à base d'amphétamines] de plus et rester jusqu'au bout de la nuit n'en vaut pas la chandelle."

Paradoxalement, même ceux qui refusent de voir un lien entre le décès du jeune stagiaire et le rythme de travail du secteur confirment de telles pratiques: "Vous pouvez tout à fait rester debout pendant trois jours, et prendre pour cela une grande variété de substances, tout cela sans mourir. J'en suis la preuve vivante..." fanfaronne un internaute en poste à Wall Street. Des études ont pourtant prouvé que le travail de nuit et le manque de sommeil augmentaient les risques d'accidents cardiaques.

Un secteur ultra-compétitif

La polémique lancée par la presse britannique intervient dans un contexte de défiance vis à vis d'un marché du travail dérégulé dans les pays anglo-saxons. The Guardian a mené la fronde, ces dernières semaines, contre les contrats "zéro heure", qui permettent aux employeurs de disposer d'une main d'oeuvre disponible en fonction de leur activité. Aux Etat-Unis, les prises de position contre les stages non-rémunérés se multiplient.

Dans le cas des stagiaires de la City, pas de précarité en vue: comme beaucoup de stagiaires, Mortiz Erhardt aurait été rémunéré autour de 2700 livres par mois, soit 3160 euros. Mais des observateurs pointent du doigt un secteur toujours plus compétitif, qui pousse les aspirants banquiers à dépasser leurs limites. Les postulants sont nombreux à la sortie des grandes écoles mais les élus peu nombreux.

"Quand vous y êtes arrivés, vous voulez passer du statut de stagiaire à celui de salarié à plein temps, alors vous rentrez dans le moule et faites ce que l'on attend de vous", estime, dans The Guardian, un membre de l'association Finance Interns qui aide les jeunes à percer dans le secteur. Sur le forum WallStreetOasis.com, un banquier compare les carrières dans la banque d'investissement à "la sélection naturelle de Darwin": "Seuls les plus forts survivent..."

Par Alexia Eychenne

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