Kristof Clerix
Kristof Clerix
Rédacteur Knack
Opinion

07/11/17 à 11:17 - Mise à jour à 14:27

"Il est temps d'en finir définitivement avec les paradis fiscaux"

Kristof Clerix se demande si la fin de l'économie clandestine offshore est enfin en vue. Il y a trois ans, le Consortium international pour le journalisme d'investigation (ICIJ) sortait les LuxLeaks. Les révélations sur les accords fiscaux secrets conclus par le fisc luxembourgeois avec plus de 300 multinationales dans le monde ont été la première grande enquête ICIJ à laquelle j'ai pu participer.

"Il est temps d'en finir définitivement avec les paradis fiscaux"

© The Asahi Shimbun/Hidefumi Nogami

28 000 documents dévoilent les constructions destinées dans certains cas à faciliter l'évasion fiscale. Le tout facilité par des conseillers en costume. Les données révèlent aussi 37 rulings autorisés secrètement par le Luxembourg à 26 familles parmi les plus riches du pays et aux plus grandes entreprises de notre pays. Au Luxembourg, ils ne paient que quelques pour cent d'impôts.

Un peu plus tard, c'est SwissLeaks qui suit: plus de 100 000 clients de la HSBC Private Bank à Genève ont déposé plus de 100 milliards de dollars sur des comptes suisses secrets. Parmi eux, plus de 3000 clients belges qui ont placé 6 milliards de dollars en Suisse. Notaires, avocats, juristes, professeurs, médecins, brasseurs, diamantaires, hommes d'affaires... ils figurent tous sur la liste.

Ensuite, nous avons publié les Panama Papers en 2016, basés sur une fuite de 11,5 millions de documents du bureau d'avocats panaméen Mossack Fonseca. Ils dévoilent les secrets derrière plus de 200 000 offshores dans des paradis fiscaux notoires tels que les Îles Vierges britanniques, le Panama et les Seychelles. Non seulement, les offshores ne paient presque pas d'impôts, ils offrent aussi l'anonymat à tous ceux qui veulent cacher leurs revenus. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils soient aussi en vogue auprès des politiques corrompus, maffieux et autres figures sombres.

Nous avons trouvé plus de 700 Belges dans les fuites et avons révélé qu'une ancienne filiale de Dexia avait contribué à fonder plus de 1600 offshores.

Et à présent il y a les Paradise Papers. Les documents révélés se sont retrouvés aux mains du journal allemand Süddeutsche Zeitung qui les a partagés avec l'ICIJ et plus de 380 journalistes dans 67 pays.

En Belgique, j'ai - avec mes confrères apprécies des quotidiens De Tijd et Le Soir - étudié toutes les traces possibles de personnes et d'entreprises dans notre pays. Finalement, nous avons abouti à une liste de 500 noms belges que nous avons examinés plus en profondeur. Les prochains jours, nous publierons les histoires belges d'intérêt public les plus marquantes.

"C'est très bien, ces révélations, mais finalement il n'y a rien qui change", me dit-on parfois. Mais je ne suis pas d'accord. Ne soyons pas cyniques. En quelque temps, on a changé beaucoup de choses. Le projet Base Erosion and Profit Shifting (BEPS) de l'OCDE, le club de pays est riches est la plateforme internationale principale pour atteindre une fiscalité plus honnête. Suite aux révélations successives, le BEPS a bénéficié d'un fameux coup de pouce. Mais il n'y a pas que cela.

Après LuxLeaks, les états membres européens conviennent de se tenir automatiquement au courant d'accords fiscaux avec des multinationales individuelles. Le Parlement européen a fondé une commission (TAXE) pour étudier les informations de LuxLeaks. En mai 2017, les informations LuxLeaks à propos d'Accent Jobs for People ont mené à une perquisition au bureau d'audit PwC au Luxembourg à la demande de la Justice belge qui enquête sur la construction fiscale montée par le groupe d'agences intérimaires au Luxembourg. Pour ce qui est de Swissleaks, la Belgique a ouvert une information sur les activités de la Banque HSBC. Cette enquête est toujours en cours.

Les Panama Papers, récompensés par le Pulitzer Prize, ont entraîné le licenciement du Premier ministre islandais Sigmundur Davíð Gunnlaugsson et du Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif. Après les publications, la police, le parquet, les cellules anti-blanchiment et les autorités fiscales ont lancé 150 enquêtes dans 79 pays.

En Belgique, l'Inspection spéciale des impôts (ISI) a ouvert 242 dossiers suite aux Panama Papers. Lors du dernier décompte, il y en avait 158 en traitement, 69 ont été clôturés sans suite et 15 dossiers ont rapporté 8 millions d'euros d'impôts supplémentaires, y compris les montants des amendes. La cellule anti-blanchiment a ouvert 97 enquêtes et a contacté la financial intelligence unit panaméenne. Plusieurs parquets ont également ouvert des enquêtes, mais ils ne souhaitent malheureusement pas communiquer en détail.

Finalement, le Parlement européen et la Chambre belge ont fondé une Commission d'enquête à l'occasion des Panama Papers. Le mois dernier, les deux commissions ont publié leurs constatations et recommandations.

Ces travaux ne peuvent être mis dans un tiroir. Le Gouvernement et parlement doivent faire quelque chose de ces recommandations. Misez enfin sur une meilleure protection des lanceurs d'alerte. Menez un débat sur la fiscalité au niveau européen, pour éviter que la situation se dégrade encore davantage. Aujourd'hui, les états membres sont toujours montés les uns contre les autres par les multinationales.

Et n'oubliez pas de soutenir le journalisme d'investigation et de continuer à défendre la liberté de la presse, car parfois les médias réussissent à jouer leur rôle de Quatrième Pouvoir. C'est ce que démontrent les fuites successives.

En Belgique, nous avons la chance de pouvoir travailler de manière relativement insouciante à ces révélations alors que beaucoup de collègues courent de très gros risques. À Malte, un État membre de l'UE, Daphne Caruana Galizia a été assassinée il y a trois semaines. Elle écrivait notamment sur les Panama Papers. Certains détenteurs de pouvoir ne supportaient pas sa plume affûtée. Les derniers mots de son blog étaient "There are crooks everywhere you look. The situation is desperate". Quelques minutes plus tard, une bombe sous sa voiture a mis fin à sa vie. Les crooks (escrocs) dont parlait Caruana Galizia sont précisément le genre de clientèle servi dans les paradis fiscaux. À l'aide de cols blancs en costume et à mallette.

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