Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

16/11/17 à 15:27 - Mise à jour à 15:43
Du Trends-Tendances du 16/11/17

Des turbulences financières à l'horizon 2018?

Alors que l'économie mondiale s'améliore et que la plupart des indicateurs économiques laissent penser que cette situation se poursuivra en 2018, les indicateurs des marchés financiers présentent, quant à eux, quelques anomalies qui méritent un peu d'attention.

Des turbulences financières à l'horizon 2018?

© Reuters

Ainsi, la faiblesse des primes de risque dans le segment des obligations d'entreprises n'est pas très rassurante. De même, la forte valorisation des marchés américains peut interpeller. Enfin, l'évolution des taux longs aux Etats-Unis n'est pas vraiment en ligne avec les performances plus que correctes délivrées par l'économie américaine. Comment comprendre cette dernière anomalie ?

Lorsqu'une économie est caractérisée par une croissance soutenue et de l'inflation, cela se traduit normalement par une hausse des taux longs (les taux à 10 ans par exemple). Aux Etats-Unis, la croissance est effectivement robuste et l'inflation fait petit à petit son retour, ce qui a d'ailleurs incité la banque centrale américaine (Fed) à remonter ses taux à quatre reprises. On peut aussi raisonnablement penser qu'elle les remontera encore à trois reprises dans les 12 prochains mois. Les prévisions tant économiques que financières devraient dès lors provoquer une hausse des taux longs aux Etats-Unis. Pourtant, ils restent très faibles. Le taux d'emprunt de l'Etat américain est resté bloqué durant toute l'année sous la barre des 2,7 % et actuellement il atteint péniblement 2,4 %, soit à peine de quoi compenser l'inflation.

Certes, le phénomène trouve quelques explications techniques : d'une part, on sait que les fonds de pension américains sont en train de vendre une part de leurs portefeuilles en actions pour réaliser leurs plus-values et réinvestissent le cash obtenu en obligations. Cela augmente la demande pour ces actifs et en fait mécaniquement diminuer le rendement. D'autre part, même si la Fed n'achète des actifs sur les marchés qu'en quantité plus limitée que par le passé, les banques centrales européenne (BCE) et du Japon (BoJ) sont encore bien présentes sur les marchés obligataires. Même si elles n'achètent pas d'obligations américaines, il y a, par l'intermédiaire des investisseurs internationaux, une pression à la baisse sur l'ensemble des obligations d'Etats.

Partager

La faiblesse des taux longs et de la différence entre ceux-ci et les taux courts est interpellante.

Mais il ne faut pas négliger une troisième explication : les marchés ne croient peut-être pas en la poursuite de la reprise aux Etats-Unis, et donc en la capacité de la Fed à relever davantage ses taux courts. Pour développer cet argument, on utilise souvent ce qu'on appelle la yield curve, ou " courbe des rendements " qui donne, pour un émetteur, le niveau de taux d'intérêt pour toutes les échéances, allant du court terme (trois mois) au long terme (30 ans). La différence entre les taux longs et les taux courts indique le sentiment des marchés : quand la différence est importante, cela signifie que les marchés s'attendent à une hausse des taux courts dans le futur. Il sont donc très positifs quant à la situation économique future. Si au contraire la différence est très faible, cela signifie que les marchés sont plus dubitatifs. A titre d'illustration, chaque fois, au cours des 50 dernières années, que la courbe des taux s'est inversée (les taux longs étant alors plus bas que les taux courts), il s'en est suivi une récession aux Etats-Unis.

Actuellement, on n'en est pas là. La différence entre le taux à 10 ans et le taux à trois mois est de 130 points de base (1,3%). Il n'empêche que cette différence ne cesse de diminuer : elle était encore de près de 200 points de base en début d'année. Utilisant un modèle économétrique, la Fed de New York associe à cette situation une probabilité de récession dans les 12 mois de 9 %. C'est encore un niveau faible, mais qui mérite d'être surveillé. Au-delà des explications techniques, les marchés ne semblent donc pas croire, pour le moment, en la capacité d'une hypothétique réforme fiscale aux Etats-Unis d'accélérer une nouvelle fois la croissance américaine. Ou bien ne croient-ils tout simplement pas qu'une telle réforme sera votée. Dans tous les cas, la faiblesse des taux longs et de la différence entre ceux-ci et les taux courts est interpellante. Les indicateurs économiques auraient-ils manqué quelque chose ?

En savoir plus sur:

Nos partenaires